Sandra Muller, créatrice de #BalanceTonPorc : « Je ne pensais pas que ça prendrait des proportions pareilles ! »

En ce vendredi 16 mars, curieux et journalistes se pressent dans une petite salle du centre des congrès de Tours. Ils sont venus voir Sandra Muller, journaliste basée à New York, invitée par les Assises du Journalisme. Et ça tombe bien, « j’ai fait 7 000 kilomètres pour venir vous rencontrer » lance-t-elle au public, essentiellement féminin. Cette popularité, elle la doit à #BalanceTonPorc, hashtag qu’elle a créé le vendredi 13 octobre pour dénoncer le harcèlement sexuel dont elle a été victime de la part l’ancien directeur général de la chaîne de télévision Equidia. Des mots chocs repris depuis par plus de 800 000 personnes. Pour Vin Rouge & Encre Noire, Sandra Muller a accepté de revenir sur ce jour qui a fait basculer sa vie, sur son nouvel engagement contre le harcèlement sexuel et sur les attaques violentes auxquelles elle a été confrontée sur les réseaux sociaux.

 

Pouvez-vous revenir sur ce vendredi 13 octobre où vous avez lancé #BalanceTonPorc ?

C’était donc un ‘vendredi 13’ et je discutais au téléphone avec une amie journaliste de l’agression verbale dont j’avais été victime. On était alors en pleine affaire Weinstein [révélée quelques jours plus tôt par le New York Times puis The New Yorker]. Le mot ‘porc’ vient de cette affaire puisque c’est comme ça qu’on appelle quelqu’un qui a un comportement inapproprié en français. Aux États-Unis, on employait le mot ‘pig pour désigner Harvey Weinstein. Donc j’ai tweeté d’un seul coup « #balancetonporc !! toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. » Six heures plus tard, j’ai décidé de donner le nom de mon agresseur. J’avais essayé de parler avec lui mais je n’avais pas eu d’échos favorables. Je ne voyais pas pour quelle raison je ne le donnerais pas puisque tout était vrai.

Au moment où vous écrivez ce message sur Twitter, était-ce un acte de colère ou un acte réfléchi ?

Je n’étais pas du tout dans une démarche mercantile ou de buzz. Je ne pensais absolument pas que ça allait prendre des proportions pareilles. C’était un moment de colère. C’est comme si quelqu’un créait un hashtag ‘Viens boire un coup à la maison’ et d’un seul coup vous avez Pernaud et Ricard qui veulent vous sponsoriser et de l’autre côté, la bande des alcooliques anonymes qui s’indigne [rires]. C’est un peu la même démarche. Très vite, de nombreux journalistes qui me suivaient sur Twitter de par mon travail à La lettre de l’audiovisuel [un journal d’information sur les médias] m’ont contactée. Ce message est parti dans la nuit et il a tellement créé la controverse que Twitter m’a demandé si mon compte n’avait pas été piraté.

Comment avez-vous réagi face à l’ampleur des réactions ?

J’ai été dépassée et je ne sais pas ce qu’il est arrivé. Un autre hashtag aurait très bien pu émerger de la même manière. Je pense que là où j’ai peut-être été plus ‘couillue’ que les autres c’est lorsque j’ai donné le nom. C’est cela qui a interpellé en France. D’autant plus que je ne suis pas connue pour balancer. Dans mon métier de journaliste, je suis extrêmement modérée : je ne fais pas de buzz, je ne pousse pas de coups de gueule… Cela ne m’intéresse pas et cela ne m’intéresse toujours pas. Je n’ai pas répondu à Elisabeth Lévy qui passe son temps à me dénigrer par exemple. Peu importe… J’essaye de me mettre au-dessus de ces débats là et d’aller de l’avant. C’est ce qu’on essaie de faire avec le mouvement Me Too.

Depuis les 800 000 reprises de ce tweet, le débat s’est souvent déporté sur ce terme de ‘Balance Ton Porc’ et sur la notion de délation. Avez-vous regretté cette formulation ?

C’est vraiment dommage qu’en France on se demande si c’est de la délation. Il faut arrêter avec cela et passer à autre chose ! Quand on parle de délation, les gens ne comprennent pas que cela fait référence à Vichy, au siècle dernier. Cela n’a rien à voir avec la période actuelle puisque le but poursuivi n’est plus de nuire mais de protéger les victimes. En France, ces débats sont très présents mais aux États-Unis, cette formulation ne pose aucun problème. Je fais partie du mouvement Me Too et les termes de Balance Ton Porc ne font pas débat. Aux États-Unis, on me soutient car on pense que cette dénonciation va plus loin. En fait, aux États-Unis, les gens ont spontanément donner le nom des agresseurs. En France, cela ça dépend des situations. Peu importe, mais quand on peut le donner, c’est mieux car cela permet de protéger d’autres personnes.

Comment vivez-vous toutes les critiques contre ce mouvement et contre vous ?

Je reste très détachée par rapport à cela d’autant plus qu’il n’y a pas que des critiques. Emmanuel Macron m’a nommée parmi les 63 héros de la France ce qui prouve que le gouvernement prend cela très au sérieux malgré les turbulences qu’il peut rencontrer. Marlène Schiappa [secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes] et Emmanuel Macron nous soutiennent. Les critiques viennent plutôt de gens qui ont des choses à se reprocher ou de réseaux organisés qui se réapproprient des comptes inactifs. J’ai eu une période de trolls très sévères avec cinq ou six menaces de viol par jour et des insanités horribles. C’est violent et ce moment a été très dur. Il y a une petite bande de jeunes qui s’amuse bien. Cette période a été très compliquée mais je ne suis pas du genre à me laisser abattre et c’est la contrepartie du mouvement. Je crois que Twitter s’est occupé de cela notamment en supprimant les messages avec des mots clés tels que ‘sodomie, ‘viol’, ‘éjaculation’… Je ne réponds pas à cela. Quand les gens ne sont pas trop bornés et qu’ils ne m’insultent pas, je prends parfois le temps de discuter et certains changent d’avis.

 

« Le jour où mon agresseur m’a attaqué en diffamation, cela n’a fait qu’amplifier ma rage »

Avez-vous l’impression d’être devenue un symbole féministe ?

Je suis devenue un symbole parce que les gens investissent sur moi mais j’investis aussi sur eux. J’ai reçu beaucoup de témoignages sur les réseaux sociaux et j’essaie d’en lire un maximum et de répondre au maximum de messages. Mais même si je suis dans un mouvement féministe, je ne suis pas féministe. Je ne me sens pas féministe mais j’ai défendu les femmes à ce moment là parce qu’elles étaient attaquées. J’aurais très bien pu défendre les ‘blacks’ également. Le jour où le terme de ‘blackist’ existera j’accepterais le terme de féministe mais autant être cohérent. Les femmes aux USA comme Alyssa Milano, à l’origine de #MeToo, sont sur tous les fronts et ne défendent pas que les féministes. Elles défendent aussi l’écologie, les migrants… Si on a une voix et qu’on commence à être connu, on peut aussi défendre d’autres causes.

Si vous ne vous dites pas féministe, acceptez-vous le qualificatif de ‘militante’ ?

Maintenant oui. Je le suis devenue même si je n’étais pas activiste au départ. J’ai réfléchi et j’ai par exemple créé une association. Jamais dans ma vie je n’aurais pensé créer une association. Je suis amoureuse de mon métier de journaliste depuis des années et je ne voulais pas en faire d’autres. Maintenant, je sens que je n’ai pas le choix car quand je vois les milliers de victimes qui sont venues me raconter ce qu’elles avaient vécu, je suis obligée de prendre ces cas très au sérieux et de bien les étudier avec mon avocat. Je ne le fais pas pour moi mais pour les victimes. J’aurais pu faire demi-tour, dire que je vivais aux États-Unis, avec trois enfants, que j’ai énormément de travail là-bas en tant que journaliste pour des médias français… Je n’arrive plus à faire tout ce que je faisais avant mais quelque part, c’est tant mieux car j’ai rencontré d’autres personnes qui sont extraordinaires et auxquelles je n’aurais peut-être jamais pu avoir accès.

En face de cela, cet engagement s’accompagne aussi de conséquences plus négatives. Vous avez par exemple déclaré que votre entreprise a perdu une partie de son chiffre d’affaires depuis le mouvement. Vous est-il arrivé de regretter d’avoir lancé ce hashtag ?

Pendant très longtemps j’ai été très fatiguée, j’ai toujours les yeux rivés vers la France. Quand j’y suis, j’ai les yeux rivés vers les États-Unis pour m’occuper de ma famille. Je suis un peu partout. Donc je me pose parfois la question. En revanche, je n’ai absolument jamais regretté d’avoir donné le nom de mon agresseur, même si cela doit me coûter 140 000 euros. J’ai essayé de parler avec cette personne qui ne veut pas m’entendre et qui a même déclaré que j’étais rancunière et que j’étais une mauvaise journaliste… Un an avant l’affaire, je l’avais interpellé sur Twitter et j’avais essayé de parler avec lui. Il s’offusquait de la situation d’un journaliste attaqué pour harcèlement et je lui avais dit : « Tu te souviens de cette phrase : ‘Tu as des gros seins, tu es mon type de femme, je vais te faire mon compte la nuit ? ». Il m’a tout de suite bloquée sur Twitter et je ne lui ai jamais reparlé depuis.

Où en est la plainte qu’il a déposé contre vous en diffamation ?

Il y a eu une première audience il y a un mois et mon avocat doit rendre ses conclusions pour la deuxième audience mi-mai. J’ai eu très peu de jours pour me préparer. Il m’a fallu trouver des moyens de financer ce procès et des personnes sont venues vers moi pour m’aider et me donner de l’argent. J’ai eu un donateur qui souhaite rester anonyme qui m’a aidé à hauteur de 10 000 euros. En fait, le jour où mon agresseur m’a attaquée, ça a amplifié ma rage et j’ai créé l’association We Work Safe pour protéger les victimes. Je n’ai pas pu prendre Balance Ton Porc parce que je trouvais que c’était violent. J’ai trouvé un logo réunissant les hommes et les femmes pour montrer que ce n’est pas une démarche sexiste.

En quoi consiste cette association ?

On propose aux entreprises une charte de bonne conduite en quinze points. On va apposer nos logos et au bout d’un an, on va renégocier avec eux pour voir s’ils vont continuer à suivre la charte. Avec les fonds récoltés grâce aux entreprises, on va défendre les victimes. Il faut qu’on soit suffisamment vigilant pour que ces victimes ne soient pas les victimes de leurs entreprises sinon, on ne manquera pas de les attaquer. Pour l’instant, ce projet se lance en France, puis dans un second temps, aux États-Unis.

Comment se déroulent les premiers pas de cette charte ?

J’ai vu deux entreprises qui ont décidé de jouer le jeu. Ce sont deux très grosses entreprises mais je ne peux pas en dire plus pour le moment. On va aller en voir d’autres en expliquant bien comment on veut fonctionner. Il y a tellement d’entreprises qui ont été salies par des scandales… On va aller les voir pour leur dire qu’il faut faire quelque chose maintenant.

Propos recueillis par Paul Gratian

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