Regards sur le FAB #2 : Sous le pont

"Sous le Pont", d'Abdulrahman Khalouf (Crédits : FAB)

Deuxième plongée dans l’univers du FAB ces 20, 21 et 22 octobre 2016 avec « Sous le Pont ». Le texte, écrit par Abdulrahman Khalouf et mis en scène par Amre Sawah, explore la problématique on ne peut plus contemporaine de l’exil à travers le personnage de Jamal, un jeune syrien réfugié en France. Une heure et quatre épisodes de rencontre qui nous permettent mieux que n’importe quel reportage de comprendre les enjeux de la crise migratoire à laquelle nous faisons face.

Comme son nom l’indique, Sous le Pont se passe en extérieur : quelques heures avant la représentation, je reçois un mail m’invitant à me rendre à l’Estacade de Cenon, aussi connue sous le nom du Tube. Quelques arrêts de tram après avoir traversé la Garonne, me voilà arrivée : guirlandes lumineuses, grandes tables en bois, soupe et boissons chaudes offertes, tout est fait pour mettre à l’aise en ce début de soirée frileuse. L’ambiance chaleureuse semble être la marque de fabrique du FAB. On nous invite bientôt à prendre place, devant une scène improvisée dans un recoin de la structure du pont, où l’on découvre la silhouette endormie de Jamal, un jeune réfugié syrien vivant sous un pont.

Du théâtre dans un tunnel : une véritable expérience

Dès les premières minutes de la pièce, le choix de la mise en scène aussi bien que le concept du FAB lui-même prennent tout leur sens, car il est indéniable que Sous le Pont n’aurait pas la même résonance dans une salle de théâtre. Le FAB, en nous permettant d’investir un lieu comme celui-ci, nous invite à une véritable expérience de vie. Au diapason avec Jamal, on sursaute au passage du train au-dessus de nos têtes, on frissonne, on guette les allées et venues des différents personnages qui viennent à sa rencontre. De même, l’usage de l’arabe syrien (sous-titré en français) donne une dimension d’autant plus réaliste aux événements qui se déroulent sous nos yeux.

Jamal n’est ni blanc ni noir, il reste dans le gris et c’est justement cela qui provoque notre empathie

Cette succession de confrontations, alliant violence et rire cathartique, illustre non seulement la crispation et l’incompréhension de société française face à l’afflux de réfugiés, mais aussi les nombreux défis que pose l’exil. A la brutale agression de Jamal par un homme rejetant sur lui toutes les torts de la société française succède ainsi une scène relativement comique où une squatteuse le pousse à boire du vin sur fond de Marseillaise. De même, la difficulté de l’intégration à nos sociétés occidentales est soulignée par le cheikh de sa mosquée, qui adresse à Jamal un « venez-comme vous êtes » ironique. Malgré sa misère et ses difficultés, le jeune homme reste d’une incroyable résilience, révélant l’horreur syrienne qu’il a fuie lorsqu’il qualifie ses compatriotes « d’esclaves » et assure qu’il n’a « besoin de rien ». Sa force de caractère indéniable est par ailleurs théâtralement soulignée par des jeux d’ombres et de lumières saisissants.

Raconter la trajectoire du peuple syrien sans verser dans le moralisme

Enfin, toute l’ingéniosité de Sous le Pont est révélée dans une mise en abyme où, tandis que Jamal s’est endormi, le metteur en scène et l’auteur du texte se retrouvent sur scène. Leur échange comique souligne la complexité de l’œuvre : comment raconter la trajectoire commune du peuple syrien, si tragique et médiatisée mais finalement quelque peu banalisée, et ce sans en faire de Jamal un martyr, sans donner dans le récit humanitaire moraliste et bien-pensant. Jamal est en effet présenté dans toutes ses contradictions et ses faiblesses, fumant et buvant bien qu’il soit musulman pratiquant. Plus encore, l’émotion qui règne tandis qu’il nous livre le récit de son exil depuis la Syrie contraste avec son cynisme lorsqu’il avoue que celui-ci n’est en fait qu’un tissu de mensonge lui permettant d’accéder plus facilement à l’asile. Jamal n’est ni blanc ni noir, il reste dans le gris et c’est justement cela qui provoque notre empathie. Amre Sawah et Abdulrahman Khalouf nous offrent finalement une pièce ingénieuse et humaine, mêlant comique et tragique avec justesse ; plus encore, ils réussissent à confronter l’audience aussi bien à la réalité du statut de réfugié qu’aux failles de sa propre société – un défi qui, on le sait, n’est pas des plus simples.

Sarah Ferbach

 

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