Logan : No more Trump in the valley

Les films de super-héros : un genre vu et revu ? Ce n’est pas l’avis de Clément qui, après avoir visionné Logan, le nouvel opus de Marvel, est ressorti de la salle convaincu. Derrière Logan, selon lui, c’est une nouvelle vision de l’Amérique qui se dessine. Un block-buster bien plus profond qu’il n’y paraît.

15 ans. Cela fait 15 ans, un peu plus même, qu’Hollywood a trouvé son nouveau Crésus. Ou plutôt, ses nouveaux Crésus, tant le panthéon que l’industrie du cinéma a fait entrer dans son système est fourni, source de nouveaux personnages, de scenarii prêts à l’emploi et de recettes assurées. 15 ans que je me fais prendre au piège alors que mon engouement de geek irraisonné faibli un peu plus à chaque sortie. La faute à des productions qui se fondent les unes avec les autres, à des réalisations certes très soignées mais sans surprises, et surtout, à un manque de personnalité. C’est vrai l’industrie a anticipé le problème, et tente de proposer des profils différents (on notera l’arrivée fracassante des Deadpool, Guardians of the Galaxy et Ant Man, entre autres…). Las, si l’humour de Marvel/Disney a tenté de faire percer un renouveau chez les Supers, ils n’en restaient pas moins que des produits, et pas des œuvres. Oui, à lire, ça fait très pédant. Mais c’est bien là le problème : les réalisations de ce type de cinéma répondent à des cahiers des charges stricts, fondés sur les attentes du public, et pas sur la vision artistique d’une équipe autour du réalisateur. On l’aura vu avec les productions pour le moins chaotiques de Batman V. Superman et de Suicide Squad : la volonté du réalisateur n’a que peu de poids face aux projections tests et à la tyrannie du trend.

Un film de super-héros qui renouvelle le genre

Alors oui, dit comme ça, c’est une introduction assez négative. Et puis, sorti sans grande annonce, le trailer de Logan dans le courant de l’an dernier a laissé entrevoir une lueur de nouveauté. Logan, donc, de son vrai nom James Howlett, aka Wolverine, que l’on connait tous plus ou moins tant le personnage a été de toutes les productions dès qu’il a s’agit d’exploiter la licence X-Men (pas moins de huit films depuis 2000). Une licence usée jusqu’à la corde, dont les récentes productions n’ont pas vraiment réussi, à mon sens, à renouveler l’univers.  Le personnage, à cause du X-Mens Origins : Wolverine, avait même eu droit à un massacre en règle, que sa suite, Le Combat de l’Immortel, avait eu du mal à faire oublier. Autant se replonger dans les comic book, plus sombres et mieux conçus, que continuer à perdre du temps avec des histoires sans enjeux, des personnages transparents, et donc des films ne reposant que sur le fan service ou un plan emblématique.

Mais à bien des égards, Logan ne tombe pas dans ces pièges. Sur le fond comme sur la forme, il réussit là où presque tous les films de super héros avaient échoué : il a plus à dire que seulement ce qui est montré à l’écran. On doit avouer que cela commence à être plutôt rare, et suffisamment pour que je consacre à un énième film sur les X-Men une chronique entière. A partir de maintenant, ça va spoiler sans retenue, donc ceux qui ne l’ont pas vu, soyez prévenus.

Réalisation maîtrisée, western revisité

Sur la forme d’abord. James Mangold signe là un de ses films les plus aboutis, et on sent la passion profonde du réalisateur pour les westerns dans la majorité des plans en extérieur. Si on avait déjà pu apprécier cette maîtrise dans 3h10 pour Yuma et Walk the Line, l’hommage est ici encore appuyé, avec pour exemple les multiples références à Shane (L’homme des vallées perdues), western fondateur du mythe du Lonesome Cowboy. L’ambiance particulière de la frontière mexicaine et de la retraite des mutants exilés dans une citerne abandonnée suinte l’huile de moteur et le système D, loin des chromes rutilants des X-Men précédents : on sent d’ailleurs une influence des Mad Max de Georges Miller assez prenante.

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Toutefois, rien de bien original dans la réalisation en elle-même : la lumière est suffisamment neutre pour qu’un rendu réaliste des paysages soit possible, et on ne retiendra que peu d’iconic shot comme en recèlent par dizaine les films de ce genre. Tout est pourtant rigoureusement net, précis, comme en témoignent les scènes d’actions, d’une violence froide, peu mises en scène et pourtant parfaitement exécutées : les ballets aériens de la jeune Laura (Dafne Keen) sont rarement illisibles, et la fureur à laquelle nous a habitué Logan (Hugh Jackman, as usual) prend ici des allures de dernier combat d’une bête blessée. Les deux acteurs se trouvent plutôt bien : l’accent n’a pas été mis sur une éventuelle relation filiale qui, comme le fait remarquer Logan, ne peut se forger en une semaine ; pour autant, la relation entre Logan et Laura est assez émouvante, jusque dans la dernière scène qui clôt une relation qui, bien qu’éphémère, me semble empreinte d’assez de justesse.

La vraie filiation, par contre, montrée à l’écran, est celle de Wolverine avec le Pr. Charles Xavier (Patrick Stewart the one & only), qui fait clairement mouche dans l’incursion du thème de la sénilité dans un type de film où l’on ne l’attendait pas. Le trio fonctionne, n’en fait pas trop, et surtout sonne juste : les scènes de road trip, anecdotiques (je pense aux toilettes de la station, au film dans la chambre d’hôtel, au repas chez les éleveurs de chevaux), permettent de développer d’autres facettes des Supers, au-delà du rapport à leur différence. Le film part clairement sur des pistes éloignées du registre habituel de Marvel, et cette nouveauté fait beaucoup de bien. Surtout, cela permet de développer des thématiques et une symbolique en sous-texte.

Derrière la fiction, une personnification de l’Amérique

Parce que oui, pour une fois, du sous-texte, il y en a. Par contre, petit préalable, ce qui va suivre est une pure interprétation. Et comme chaque lecture, elle est personnelle et par essence, inexacte. Je parle des choses comme je les ai ressenties, fais surement des raccourcis, et dois probablement prêter au réalisateur des intentions qu’il n’a pas vraiment eu. Tout ça pour dire, deal with it.

Déjà, je pose un lieu commun : depuis leur création, les super héros ont été des reflets des Etats-Unis. Superman, Captain America, en sont les étendards évidents, mais Le Comédien d’Alan Moore, ou Batman comme incarnation des complexités de Gotham/New York, restent tout aussi valides. Une personnification des USA donc, avec ses contradictions, son évolution chaotique et les courants qui traversent sa société, incarnés par des Luke Cage, des Iron Man, des Hulk, comme autant de représentations d’un pays qui vit essentiellement par sa mythologie et ses symboles.

Wolverine vs Trump

Dès lors, comment ne pas réfléchir plus en profondeur à un film de super héros se passant à la frontière mexicaine, présentant un protagoniste affaibli, protégeant tour à tour une immigrée, une famille afro-américaine, un vieillard ne pouvant aller à l’hôpital, le plus souvent contre des hommes blancs et riches, représentants d’industries et de compagnies cherchant à les utiliser pour le profit ? Dès le début du récit, à vrai dire à partir du moment où Logan se moque gentiment de jeunes hommes criant « USA, USA, USA » du toit de sa limousine, j’ai conditionné ma lecture du film sur une vision de l’Amérique post-Trump, et ce conditionnement a pu, il est vrai, m’orienter vers des pistes involontaires du réalisateur. Cependant, cette vision est troublante de réalisme. Voyons plutôt.

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Logan, dans la chambre de la ferme où ils logent pour la nuit, a cette phrase qui pour moi est transparente : « The world is not the same as it was ». Puis d’enchaîner sur « What we do, it’s not real, it’s from a comic book. It doesn’t exist». Nous avons donc une représentation de l’Amérique, fatiguée, usée, empoisonnée de l’intérieur, qui avoue que ce qu’elle était, l’image qu’on a d’elle, n’existe plus. Pire, n’a jamais existé autre part que dans des œuvres de fiction. Comment ne pas faire le lien avec la « Great America » chère au président Trump, ce temps mythique dont les références sont d’autant plus nombreuses qu’il ne renvoie à rien de précis.

La fin d’un monde

Cette vision est soutenue par le parallèle constant fait avec la figure du Lonesome Cowboy, sorte de deus ex machina de la mythologie américaine. Celui-ci arrive de nulle part, souvent anonyme, et sauve la situation sans rien demander en retour. Symbole de la droiture, son renouvellement est amorcé dans Shane où le prix de la justice est enfin avoué, celui des morts. L’apogée de la figure, pour moi, est atteint dans L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Là, la figure du cowboy et de la violence qu’il incarne malgré lui, comme bouclier contre le mal, se retrouve confrontée à la loi politique qui remplace la loi du plus fort, la loi de l’Ouest. On assiste à sa mort nécessaire pour l’éclosion d’une nation moderne, et surtout, à son oubli volontaire par le monde. La violence, même légitime, d’une Amérique naissante, n’a plus sa place dans la vallée. Le mal nostalgique qui prend les Etats-Unis aux tripes depuis plusieurs années n’est donc pas nouveau, et les problèmes qu’il pose avaient même déjà été traités dans les westerns classiques : comme quoi, un genre déconsidéré peut parler de politique, pour peu qu’on s’y intéresse un peu. Logan en est une sorte de réécriture, où le cowboy devient super héroïque, mais où le propos ne change au final que peu : il y a des figures emblématiques qui doivent mourir pour avancer. Et cela ne s’arrête pas là.

Car oui, le propos s’épaissit encore. Comme je le disais, cette représentation de l’Amérique à travers Logan (qui est canadien, btw), imparfaite mais héroïque, est la protectrice de deux figures qu’on peut aussi voir comme des personnifications : d’une part, un vieillard abandonné, sans soins médicaux, à moitié sénile, d’autre part, une jeune fille immigrée mexicaine, résultat de l’impunité de l’industrie américaine au sud de la frontière, qui voit son existence remise en question après une simple décision d’un conseil d’administration. Deux situations qui, étrangement, reçoivent des échos d’affaires très récentes : la suppression de l’Obamacare et d’une partie des aides médicales aux personnes âgées, et la possible rupture de l’ALENA qui menace des centaines de milliers d’emplois précaires obtenus par des mexicains dans les maquilladoras. On pourrait même rajouter cet interlude où de riches propriétaires blancs menacent un fermier afro-américain, trouvant en Logan une aide bienvenue. Dans toutes ces scènes, cette double lecture semble intéressante, mais elle l’est encore plus après l’apparition en milieu de film d’un personnage.

Deux visions de l’Amérique

En effet, on voit apparaître un clone de Logan, où plutôt de ce qu’il est censé être, créé de toute pièce par l’industrie aveugle personnifiée par un vieil homme blanc sûr de son fait, le Dr. Zander Rice. Cette créature est le reflet sombre de Logan : plus jeune, plus fort, mais aussi dénué de toutes les qualités qui font de Wolverine un héros. Transposé au modèle d’interprétation que je propose, cette Amérique recréée, rappelée à la vie par un culte du passé tournant à l’obsession nostalgique, ne produit qu’un ersatz plus dangereux qu’autre chose, vidée de son essence et au service des intérêts d’une minorité déjà bien en place. X-24, c’est son nom de code, a la même apparence que son modèle, et pourtant tout les oppose, de même que l’Amérique à laquelle se réfère sans cesse Donald Trump semble bien différente de celle décrite sur le socle de la Statue de la Liberté.

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Que résulte-t-il alors de ce combat ? Nous sommes dans une production hollywoodienne, la happy end est prévisible. Pourtant, pas tout à fait. Certes, il y aurait pu avoir une victoire totale de cette nouvelle Amérique, comme ça a été le cas en novembre dernier. Ici, seulement un passage de relais, une mission laissée en héritage de Logan à sa fille. Car si le mutant le plus célèbre du cinéma meurt bel et bien à la fin de ce film, et à travers lui ce passé mythique, il emporte l’espoir de le faire revivre avec lui, son clone étant mis à mort par les produits des excès d’un système les ayant toute leur vie exploités. Tabula rasa, et c’est tant mieux.

Logan, c’est donc vraiment bien. Jamais, à l’exception peut-être du Watchmen de Zack Snyder, un film de super héros n’aura été si cohérent, réussissant à enchaîner les scènes sans qu’une seule soit inutile dans son propos, dans ce qu’elle a à dire dans le film, mais aussi sur les thématiques que celui-ci a choisi d’aborder. Crépusculaire, ce film qui arrive en pleine débauche de dollars pour son genre pourra, je l’espère, remettre dans l’esprit des producteurs que le propos et l’intention, à défaut d’être les seuls éléments importants d’un film, sont essentiels. Pour moi, si un seul film devait être retenu des productions Marvel ces dix dernières années, ce serait celui-ci. Le seul qui ai compris que les super héros, panthéon moderne, relevaient du même objectif que les tragédies classiques dans lesquelles Zeus descendait de l’Olympe : interroger les dieux pour mieux comprendre ce qui fait Homme.

 Clément Vuillemenot

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1 Comment

  1. Excellente critique. J’ai vu le film alors qu’on m’avait spoile la fin, malgré ça – et le fait que mon petit frère m’ait traîne voir le film – je ne me suis (presque) pas ennuyé. L’un des meilleurs Marvel !

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