La Victoire de la pensée : comment l’occupation de Bordeaux 2 renverse le rapport de force

Loin de « La Défaite de la pensée » d’Alain Finkielkraut, les étudiant.e.s bordelais.es donnent la preuve que l’esprit critique et l’idéal émancipateur ne sont pas morts.

J’ai toujours ressenti une grande frustration au moment de réussir à traduire par des mots le sentiment de révolte que je ressens depuis longtemps face à la violence ambiante de la société dans laquelle je vis. Une violence qui s’exprime à travers toutes les formes d’inégalités, d’abus de pouvoir, de mésinformation, d’exclusion, d’exploitation dont je fais le constat quotidiennement. J’ai longtemps eu du mal à me positionner politiquement, pour ou contre les différents mouvements sociaux, à trouver mon opinion et les arguments pour la défendre. Tout m’a longtemps semblé complexe et flou. Et surtout, j’ai la plupart du temps eu l’impression d’être isolée dans cette frustration et cette envie de contestation.

En commençant mes études, j’ai mieux compris les mécanismes qui bloquaient ma compréhension du monde et l’aboutissement en actes de ce sentiment de révolte. Les cours d’économie, de sociologie, de sciences politiques, de philosophie contemporaine, les livres et articles que j’ai lus m’ont permis de me rendre compte de l’incohérence et de l’absurdité de certaines théories* sur lesquelles reposent des propos tenus par les médias dominants. Ces théories légitiment un ordre social austère préférable à tout autre, qui serait forcément autoritaire et triste.

Ce phénomène, qui nous transforme, nous contraint, nous censure, nous isole, c’est le néolibéralisme.

Derrière un discours ponctué de références à la modernité, à l’efficacité, au dynamisme, à la souplesse, se cache en fait, selon les mots de Pierre Bourdieu, une « utopie (en voie de réalisation) d’une exploitation sans limite » et consentie, au profit d’une élite économique non élue mais dirigeante. Ce phénomène, qui nous transforme, nous contraint, nous censure, nous isole, c’est le néolibéralisme. Plus qu’un mode de production fondé sur une exploitation physique, il consiste en des techniques discursives précises qui empêchent, comme une novlangue orwellienne, toute réflexion critique à l’encontre d’une concentration oligarchique du pouvoir. Les exemples sont nombreux : l’utilisation à outrance d’oxymores tels que « la concurrence, c’est la solidarité »**, de sous-entendus qui méprisent toute alternative de pensée, d’omission des informations nécessaires à la compréhension, d’un vocabulaire choisi, de l’utilisation d’une « Opinion » déformée…

Cette contrainte psychique et linguistique exercée par le néolibéralisme relève d’une grande violence, nous rendant aveugles et vulnérables.

Le pouvoir est concentré par une oligarchie, celle d’une élite économique. Dirigeants et actionnaires de firmes multinationales, groupes de médias, économistes orthodoxes, « experts » composent en grande partie le système politique. La plupart de cette classe dirigeante -le mot « classe » est toujours d’actualité malgré ce que veut nous faire penser le discours néolibéral- est consciente de sa position privilégiée, souvent arbitraire. Elle use de techniques de communication pour conserver son statut qui lui octroie une domination sans entrave. La « légitimité » de la classe n’est pas remise en question : les gens sont trop occupés à se battre entre eux, dans un esprit de concurrence et de culte de la performance généralisé et individualisé *** .

L’absence de prise de conscience et de débat autour de cette violence symbolique -et de plus en plus physique, comme nous pouvons le voir en ce moment- serait l’effet voulu par le néolibéralisme. Celui-ci permet de nous imposer des politiques nuisibles au progrès social du plus grand nombre et des exclus. Pourtant, on ne se pose pas de questions. Pire, cela nous apparaît comme une nécessité  : « on y peut rien » ; « c’est trop complexe » ; « on les a élus, alors on ne va pas se plaindre » ; « c’est nécessaire » ; « l’État n’a plus le choix ».

Depuis l’été dernier, le gouvernement et la majorité parlementaire font passer une série de loi attaquant les secteurs les plus précaires. A l’Université Libre de Bordeaux Victoire occupée  –et non pas « bloquée », comme aime le répéter l’administration de la faculté- nous voulons retrouver notre capacité d’information, d’analyse, de débat et de contestation collective.

L’occupation de cette fac donne l’opportunité de se rendre compte de la situation actuelle de censure du débat citoyen.

En me rendant depuis quelques semaines dans cette faculté -il suffit d’ouvrir la porte de droite côté Victoire- j’ai pu assister à des Assemblées Générales. Là, les étudiants et les personnes mobilisées discutent dans un débat organisé. Pour prendre la parole, chacun s’inscrit sur une feuille et attend son tour, veillant à ne pas monopoliser la parole. Le double tour de parole donne la priorité aux personnes qui ne se sont jamais exprimées. Les discussions permettent de décider des meilleurs moyens pour lutter ensemble et d’intégrer à la lutte le plus grand nombre possible de personnes. A l’AG « inter-luttes » du mardi 20 mars, j’ai pu rencontrer des personnes de milieux complètement différents du mien. Il y avait des postiers, des employés de Ford, des SDF, des chômeurs, des travailleurs de la santé. Je me suis rendue compte de la réalité de leurs conditions de travail, que je n’imaginais pas aussi dures.

Enthousiasmée par la réussite de l’organisation auto-gérée de la fac, j’ai eu envie de revenir plus régulièrement à l’université où règne une atmosphère vive et conviviale.

De temps en temps, je me rends dans la salle Louise Michel pour étudier. Elle a été installée pour remplacer la BU que la présidence ne nous permet pas de rouvrir. Mais surtout, en une semaine, j’ai déjà pu assister à plusieurs conférences et projections de film : présentation du livre L’intégrisme économique par Éric Berr, projection du documentaire Les pieds sur terre par l’association TCÉPA ?, projection de Sois belle et tais toi dans le cadre des Journées du Film Ethnographique, réunion féministe.

J’ai énormément appris depuis le début de l’occupation de la faculté et je refuserai que l’on dégrade l’université française libre comme elle est ou comme elle pourrait être en voie de devenir. Indirectement, le but de cette occupation est de retrouver notre capacité de réflexion critique et de débat collectif. On pourrait croire que ce n’est pas révolutionnaire. Et pourtant, c’est justement par la lutte pour la réappropriation du langage, de la critique et de l’organisation collective que nous réussirons à conserver et améliorer nos droits. Et, par là, renverser ce système inégalitaire et aliénant qui s’endurcit depuis quelques années. Pour cette raison, réjouissons-nous de l’occupation de la fac et participons-y tous ensemble pour l’empêcher de mourir à coup d’austérité et d’élitisme.

Coralie Bal

*  Dans Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Bernard Maris (2003) nous montre comment la majorité des théories économiques classiques sont méconnues et celles néoclassiques mal interprétées par les « experts » et « journalistes économiques ». Souvent élevées au rang de science suprême, elles sont en générale abstraites, incomplètes et souvent réfutées plus tard par leur auteur. Les mêmes experts omettent d’ailleurs d’évoquer que des économistes néoclassiques, comme Sonnenschein, Arrow, Lipsey, Lancaster, ou Nash, ont montré les effets pervers de l’équilibre de marché et l’impossibilité de parvenir réellement à une concurrence pure et parfaite.

**  Éric Berr, L’Intégrisme économique, 2017

*** Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, 1991.

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