La Corée du Nord : Voyage en régime inconnu

Soldiers take part in a military parade to celebrate the centenary of the birth of North Korea's founder Kim Il-sung in Pyongyang on April 15, 2012. REUTERS/KCNA

Et si votre prochaine destination de vacances était la Corée du Nord ?

Si vous êtes en quête de terres inconnues, ce pays constitue une promesse de dépaysement assuré ! Le meilleur moyen de s’évader serait de choisir un Etat aussi coupé du monde, réputé pour sa grisaille, l’exécution atypique de son ministre de la défense accusé de s’être assoupi lors de défilés militaires et … c’est à peu près tout. Ce qui est étonnant est justement qu’un tel trou noir médiatique puisse persister. Pourtant, nous nous posons tous la même question : comment fonctionne ce système qui semble aux antipodes de la modernité politique, économique et sociale ?

C’est le chemin atypique que Marine Bulard, Vice Rédactrice en chef du Monde Diplomatique a choisi d’emprunter. Elle décrit ses péripéties aux sciencespistes bordelais au cours d’une conférence proposée par l’association Heur’Asie le 2 décembre 2015.

Que l’aventure commence …

C’est exceptionnel : l’aventure débute avant même de partir. Après deux ans de requêtes continues, son hôte accepte de la recevoir pour une seule semaine en tant que journaliste. Pourquoi s’entêter à visiter un tel pays ? La réponse de Martine Bulard est simple : « parce que je connaissais la Corée du Sud ». Face au premier pays récepteur des investissements chinois, il semble difficile de comprendre un tel décalage entre ces frères ennemis. Mais d’où vient cette division ?

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Deux militaires nord et sud-coréens séparés une simple ligne : la frontière du 38e parallèle

 

La Corée : théâtre de la guerre froide qui consacre sa division et sa subordination

La Corée était une colonie japonaise depuis 1910. Mais après la Seconde Guerre Mondiale, l’indépendance n’est pas toujours pas effective et pour cause, Américains et Soviétiques se partagent la Corée. La tutelle des deux grandes puissances devaient favoriser la réunification du pays. Cependant, après leur départ, la tension entre le Nord et le Sud aboutit rapidement à  une impasse politique. Elle atteint son paroxysme en 1950 : les Nord-Coréens lancent une vaste offensive contre le Sud. Les Etats-Unis dénoncent cette agression et interviennent pour défendre le Sud, surtout en raison de leur politique d’endiguement du communisme. L’armistice signé en 1953 consacre une « paix blanche », le traité de paix ne sera jamais signé. De fait, Marine Bulard souligne que c’était « une guerre pour rien mais qui va quand même marquer considérablement les esprits et refermer la Corée du Nord sur elle-même. ».

« Après 50 ans de statu quo et une rencontre historique en juin 2000, la question de la réunification se pose à nouveau »

Par conséquent, l’enjeu de la réunification semble compromis. En comparaison avec l’Allemagne qui a été divisée par des contraintes extérieures, c’est une guerre civile qui a mené à la querelle du pays et des esprits. Mais après 50 ans de statu quo et une rencontre historique en juin 2000 qui marque la naissance de la diplomatie du « rayon de soleil », la question de la réunification se pose à nouveau. La rumeur de cette coopération se propage : « les réunions de soleil seront suffisamment fortes pour vaincre les tempêtes ». Pourtant, un acteur inattendu assombrit cette perspective. Le principal obstacle n’est par la Corée du Nord mais les Etats-Unis. Aujourd’hui encore, 30 000 militaires américains sont positionnés en Corée du Sud face à la menace nucléaire affirmée par la Corée du Nord. Cette dernière s’appuie sur l’exemple de l’Iran qui dit détenir l’arme nucléaire et n’est donc pas assailli par les Etats-Unis, contrairement à l’épisode irakien.

Les Etats-Unis, alliés de la Corée du Sud, s’opposent donc à toute tentative de réunification. De plus, les relations avec son grand frère communiste s’en retrouvent entachées. Le président chinois Xi Jinping déclare en 2013 : « Personne ne devrait être autorisé à précipiter dans le chaos une région, et à plus forte raison le monde entier, par égoïsme ». Effectivement, cette menace nucléaire va à l’encontre des préoccupations de la Chine : affaiblir la présence américaine en Asie-Pacifique. Au contraire, les États-Unis profitent de la tension pour organiser ce retour en force militaire spectaculaire dans la zone.

Un nationalisme hors du commun : entre propagande et surveillance

Accompagnée de ses deux fidèles « anges gardiens » chargés de l’accompagner, Martine Bulard débute sa visite dans un pays hors du commun. La vigilance est remarquable : « ils se surveillaient l’un l’autre et ils me surveillaient ». Membres du parti unique, ils ont intériorisé ce mode de vie. Mais elle met en avant le fait qu’« il n’y a pas que la répression qui fait que les gens suivent le système ». La population se caractérise par son ultranationalisme, il ne s’agit pas seulement d’une adhésion forcée. En effet, la guerre civile a promue une certaine fierté concernant l’indépendance du pays. Mais il faut rappeler que la propagande est partout ! Jusque dans les hôpitaux, des fresques valorisent la modernisation de Pyongyang ou encore la volonté d’écraser l’ennemi américain. La télévision diffuse des images du chef suprême Kim Jong-un à la manière du Big Brother de Georges Orwell. Les portraits, les statues de cire à son effigie sont présentes dans les endroits les plus insolites tels que la piscine municipale. La journaliste paraît abasourdit : « Je n’ai jamais vu un tel culte de la personnalité, quasi religieux, il faut s’incliner devant les dirigeants avant de faire quoi que ce soit ».

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Kim Il-sung « Grand leader camarade Kim »Fondateur et premier dirigeant de la Corée du Nord en 1948 jusqu’à sa mort en 1994

Une valse économique : entre ouverture et repli

A l’évidence, au sein d’un monde marqué par le capitalisme, la libre circulation des marchandises et la prééminence des médias, il semble paradoxal qu’un système opposé puisse subsister. Nous pouvons ainsi répondre à l’une des principales questions concernant le voyage de la journaliste : pour quelle raison a-t-elle été reçue dans ce pays qui cultive un tel mystère ?  Kim Jong-un cherche à promouvoir le tourisme, particulièrement chinois et russe, il est donc nécessaire que l’on parle de son pays dans les médias. Et si possible de manière attractive. C’est pourquoi la journaliste du Monde Diplomatique a eu le plaisir d’être conviée à la foire commerciale, au bord de la mer de l’Est, ou encore dans une station de ski. Ces trois éléments sont révélateurs de différentes facettes étonnantes du pays. Tout d’abord, la foire mettait en avant des entreprises nord, sud coréennes, japonaises, mais aussi européennes et surtout chinoises. Une ouverture commerciale se met progressivement en place. Ce qui est très surprenant étant donné que la Corée du Nord détient le record du plus vieil embargo mondial encore en vigueur. Ensuite, les stations balnéaires et touristiques révèlent l’ambition touristique mais également modernisatrice du pays. Ce qui est frappant dans son voyage, insiste Mme Bulard, c’est le caractère moderne que présente le cœur de la Corée du Nord, Pyongyang, contrastant avec l’image archaïque ancrée dans nos esprits. Les immeubles sont colorés, les voitures se bousculent et les rues sont bondées.

Le pays va-t-il suivre le chemin de la Chine ?

 

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Pyongyang, capitale de la Corée du Nord

 

Interview de 윤여준 : l’avis d’un Coréen du Sud sur la question

En tant qu’étudiant à Sciences Po Bordeaux venant de Corée du Sud, de quelle manière vois-tu la Corée du Nord ? Un acteur ami ou ennemi ?

 Il n’est pas facile de répondre parce que politiquement la Corée du Nord est notre ennemie en tant qu’amie. Ce qui m’inquiète personnellement, c’est le changement de mentalité des coréens du sud de ma génération. Comme  la division date de plus de soixante ans, les cultures s’éloignent. Par exemple, la plus grand fête pour les sud-coréens est le premier jour de l’année en calendrier lunaire (Seolnal) tandis que pour les nord-coréens, c’est l’anniversaire de Kim II-sung. Même la linguistique coréenne s’est modifiée avec le temps !

Politiquement, il est intéressant de remarquer qu’il s’agit d’un enjeu majeur dans le jeu politique droite/gauche. La gauche tend à se rapprocher de la Corée du Nord. C’est elle qui a mis en place la zone industrielle de Kaesong et le site touristique des monts Kumgang appelés aussi montagnes de diamant, elles symbolisent l’unification du pays. Tandis que les régimes de droite les ont successivement fermés et ont diminué le nombre de visites autorisées entre les familles séparées.

Quel est ton avis sur la réunification et pour quelles raisons ?

Personnellement, je suis pour la réunification. Cependant, le processus ne doit pas être aussi rapide que celui de l’Allemagne, il faut préparer les conditions économiques et sociales d’un tel rapprochement. Il faudrait que la Corée du Nord mette en place une politique plus ouverte pour qu’elle rattrape son retard économique. (Le revenu moyen par habitant était 8 fois supérieur en 1999, les exportations près de 250 fois supérieures en Corée du Sud)

La première raison concerne le caractère ethnique. Fondamental, il peut paraître étrange pour les occidentaux. Même si des différences culturelles ont été engendrées par la division, les deux Corées sont de même branche ethnique. En Asie, l’unité, la famille, voire le sang et l’histoire sont très importants. Cette division est donc pour moi l’une des plus grosses tragédies de l’histoire coréenne. Certaines familles ont été séparées. Par exemple, mon grand-père maternel est décédé avant d’avoir pu retrouver ses trois frères en Corée du nord.

Ensuite, d’un point de vue économique, la réunification serait très favorable à long terme. En Corée du nord, il existe des ressources naturelles (charbon, pétrole) qui ne sont pas encore exploitées. Les échanges commerciaux  avec la Chine et la Russie seraient facilités par les liaisons routières passant par la Corée du nord.

Enfin, politiquement, la réunification permettrait à la Corée de se libérer un peu plus des influences extérieures (USA, Chine). Ainsi, elle aurait un rôle beaucoup plus important en Asie et même sur la scène internationale.

Nina Jackowski

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