Nicolas Hénin : « Imaginez qu’on ferme les portes de cet amphithéâtre et qu’on vous dise qu’on va rester là dix mois »

Il est 17h15 dans l’amphithéâtre La Boétie, les étudiants se pressent et s’amassent sur les chaises. En bas de l’amphithéâtre, il fait les cent pas. Nerveux, malgré son grand sourire. De ses yeux bleus, perçants, il fixe l’assistance, saluant les quelques téméraires assis au premier rang. Nicolas Hénin a tout d’un traditionnel invité de l’IEP. Un style irréprochable : costume noir, cravate rouge, chaussures vernies. Somme toute classique. A ceci près que l’homme qui s’apprête à prendre la parole ce soir là est tout ce qu’il y a de moins banal. Reporter de guerre, retenu comme otage de l’Etat Islamique pendant 10 mois, Nicolas Hénin a conté devant ces jeunes abasourdis son incroyable histoire. Un vécu hors du commun qu’il a apprivoisé, dompté, dressé afin de pouvoir le partager.

 

De l’enseignement au journalisme 

C’est à 18 ans que la destinée de Nicolas Hénin bascule. Alors que le jeune homme se préparait à une carrière de professeur, en parfait accord avec celle de ses parents, il « casse sa tirelire » et avec elle les dernières barrières qui le retenaient en France. Un premier avion l’emmène en Syrie, d’où naîtra son amour pour la région. Depuis lors, la machine est lancée. Une fois revenu en France, Nicolas Hénin n’a plus qu’une seule obsession : repartir. Sa nouvelle passion guide ses pas vers la Lybie, le Soudan, le Yémen. Au fil de ses voyages, le jeune homme écrit ses premières piges et débute sa carrière de reporter. Pourtant, rien n’a brisé la volonté de Nicolas Hénin d’enseigner : « quand on est journaliste, on fait la même chose que lorsqu’on est professeur, les modalités et le public sont différents, c’est tout. » Voir au plus près ce qui se passe pour informer, telle est la tâche qui incombe au reporter. Journaliste indépendant, Nicolas Hénin décrit cet immense sentiment de « liberté » que lui a conféré ce statut alors qu’il s’aventure seul sur les théâtres de guerre. Si le danger est omniprésent, le journaliste confie que la meilleure protection n’est autre que soi-même et les autres. Les autres car la population est le meilleur juge de la situation : là où les foules vivent, le risque s’amenuise. Soi-même car l’instinct ne trompe pas, ou rarement.

 

« Une prise d’otage comme dans les films »

En 2012, Nicolas Hénin part en Syrie pour y couvrir la révolution. Un jour de l’année 2013, alors que le journaliste déambule dans les rues de Rakka, une voiture s’arrête. En descendent des hommes encagoulés qui l’emmènent. « C’était une prise d’otage comme dans les films » ironise Nicolas Hénin. Les voilà, près d’une vingtaine de journalistes et humanitaires,  cloisonnés dans une cellule aux mains de l’Etat Islamique. Le pire pour le journaliste, ce n’est ni le stress ni l’immense douleur qui s’empare de chacun. Le pire c’est d’abord la culpabilité et, après elle, l’ennui. Ne rien lâcher pourtant. Ne rien céder à ses émotions. « Dans la première cellule ou j’étais enfermé, j’ai senti que les barreaux de la fenêtre n’étaient pas solides, alors j’ai demandé une chaise et un balai de toilettes. Avec ça, j’ai rompu les barreaux. Et je me suis enfui. Ils m’ont rattrapé au petit jour mais j’avais l’immense soulagement de mettre débarrassé de cette culpabilité. Au moins, j’avais fait tout ce que je pouvais pour y échapper. » Révoquer la faute qu’il sentait peser sur lui, d’abord. Pallier l’ennui, ensuite. « Imaginez qu’on ferme les portes de cet amphithéâtre et qu’on vous dise qu’on va rester là dix mois, qu’est que vous feriez ? ». Créer, voilà ce qu’ont fait Pierre Torres et Nicolas Hénin pendant les longs mois de captivité. Une créativité salvatrice qui s’est matérialisée par l’histoire, adaptée en bande-dessinée après leur libération, de ce papa hérisson, perdu loin de sa maison, qui voulait rentrer chez lui. « On avait réussi à piquer un stylo et on écrivait sur le fond d’une boîte de vache qui rit. Alors quand je suis sorti, j’avais deux fonds de boîte de vache qui rit cachés dans mes vêtements. Le premier, c’était l’histoire de ce papa hérisson. Le deuxième, c’était le testament que mon pote m’avait demandé de remettre à sa femme. ». A ces mots, la voix du journaliste faiblit un peu, son regard clair se perd le temps d’un instant. Puis, fermement mais avec toujours la même douceur dans la voix, Nicolas Hénin reprend son récit. Celui d’une libération inattendue, proposée comme une sortie entre amis : « un tour en Turquie? bah ouais, après tout, pourquoi pas? » s’amuse le journaliste. De l’autre côté de la frontière, après avoir fait leurs adieux aux checkpoints de l’EI, les quatre journalistes français sont pourtant replacés en prison. Une belle cellule turque, cette fois. Le luxe. Presque. Il est quatre heures du matin quand la DGSE pénètre dans les lieux pour les en sortir. Enfin.

 

Comprendre pour ne rien céder aux émotions

Apprendre, comprendre, construire. C’est sur ce triptyque que semble s’être fondé Nicolas Hénin, que rien n’arrête dans sa profession. De retour en France, le reporter s’est consacré à l’écriture pour « comprendre le terrorrisme » selon le titre de son deuxième ouvrage qui succède à Djihad Académie. Après avoir été en contact permanent avec les djihadistes de l’organisation Etat islamique, Nicolas Hénin dresse désormais le portrait d’une organisation totalitaire, qui a su transformer les codes du « djihadismes élitiste d’Al-Qaïda » pour s’adresser au plus grand nombre. Un proto-Etat multiculturel, qui joue sur la valeur ajoutée de ce mélange des genres pour gonfler ses rangs. Interrogé sur le rôle des démocraties occidentales dans la naissance de l’Etat Islamique, le verdict du journaliste est sans appel : « L’Etat Islamique est en partie un produit d’erreurs occidentales » du fait de l’invasion en Irak de 2003 et de l’abandon des révolutionnaires syriens une dizaine d’années plus tard. Mais l’Etat Islamique demeure une organisation terroriste avec de faibles moyens d’action. Seul un effet de levier, ô combien puissant si elle s’en arroge le droit, donne son importance à l’organisation. Cet effet de levier, c’est la peur. La peur semée par des attaques glaçantes. La peur qu’il faut refuser selon Nicolas Hénin. De la raison avant tout chose et pour cela préfère la rigueur : « Pour parler du terrorisme, il faut donner des faits, être clinique. Le drame est là, il ne faut pas sombrer dans le pathos. Les terroristes cherchent l’effet de sidération c’est-à-dire que la société visée réagisse de manière irrationnelle ».  Ne pas se laisser happer par la volonté des djihadistes, c’est aussi ce contre quoi lutte Nicolas Hénin, de retour sur le terrain, à Mossoul, au printemps. Car la haine, dit-il, « n’a jamais été productive ».

Anna H.

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