Exils – Entretien avec Bérénice Quattoni : « l’art aide à retrouver la parole » 

 

Cauchemars, nuits blanches et état de stress permanent, tels sont les maux qui hantent au quotidien les journées de Rovélie depuis plus de vingt ans. En août 1998, sur les cendres du génocide rwandais, éclatait la seconde Guerre du Congo. Victime de violences et persécutions, Rovélie se résolut en compagnie de son mari à fuir son pays natal, abandonné aux affres du conflit le plus meurtrier depuis la fin de la guerre froide. Un exil pour la vie, qui, des années après le drame, continue encore d’assombrir les pensées de nombreux migrants ayant pourtant trouvé refuge sur le sol français.

Patricia, animatrice de l’atelier peinture pour MANA, Rovélie et son mari, Bérénice Quattoni

 

 

Pour accompagner les migrants confrontés à ce genre de traumatismes, l’association MANA œuvre pour le retour à la parole des exilés. Cette initiative, par le biais de l’art et de la médiation culturelle permis à Rovélie d’apaiser les souffrances de son passé.

 

Afin de mieux comprendre le rôle thérapeutique que peut endosser l’art, entretien avec Bérénice Quattoni, psychoclinicienne qui accompagne la transition psychologique des migrants au sein de l’Hôpital Saint-André de Bordeaux.

 

Les migrants qui bénéficient d’une prise en charge psychothérapeutique au sein de la clinique ont été victimes de torture ou de répression politique. Comment se manifestent concrètement ces traumatismes ?

 

Dans la grande majorité des cas, les traumas portés par les patients que nous accompagnons relèvent de violences intentionnelles. Cela peut se manifester aussi bien par l’élaboration de menaces, de violences physiques que par des viols. Ces traumas atteignent le sujet en profondeur. Parmi les symptômes les plus classiques, on trouve notamment les troubles du sommeil, les troubles de la mémoire ou de la concentration. Cela peut par exemple se manifester par des cauchemars comme ce fut le cas pour Rovélie. Mais il y a aussi une autre dimension, celle d’une blessure inscrite en profondeur qui bouscule les schémas de perception dans la relation à autrui. Une personne blessée par un autre humain change forcément son regard vis à vis des autres. Certains migrants peuvent devenir méfiants, craintifs et développer une forme de peur, voire de hantise dans leur rapport à l’autre. Les symptômes de ce mal profond peuvent être de différentes natures. Cela peut se manifester par le biais de somatisations, de maux de tête. Il existe une multitude d’expression des psycho-traumatismes chez les patients.

Assortiment de productions picturales réalisées par les migrants pris en charge par MANA.

L’art paraît jouer un rôle d’exutoire dans le processus de libération chez les migrants. Est-ce grâce à l’art que les patients apprennent à retrouver la parole ?

 

Les personnes qui ont vécu des traumatismes graves peuvent être en difficulté pour accéder à la parole, et se renferment sur elles-mêmes. Chez les migrants, s’exprimer verbalement comme raconter ce qu’ils ont vécu paraît de fait très difficile. Ces traumas altèrent la pensée, et provoquent des fissures au niveau psychologique. La parole et la pensée ne se confondent plus. L’enjeu du travail psychothérapeutique est alors de permettre de redynamiser ces deux composantes. Dans nombre de cas, cela nécessite un autre espace d’expression que le simple cabinet médical. L’art aide à retrouver à la parole. Afin de stimuler l’expression, pour agir sur les psychomotricités des patients, nous exaltons différentes formes de médiations du corps. Nous proposons ainsi des ateliers peinture, de l’écriture ou du théâtre. Ces biais permettent de motiver une expression différente de la parole pour ensuite retrouver l’expression verbale. On peut donc l’affirmer : l’art aide à retrouver la parole.

 

Existe-t-il des patients hermétiques, non-réceptifs à l’art ?

 

Parfois cela peut arriver. Il peut y avoir des personnes plus à l’aise pour s’exprimer dans une dimension autre qu’artistique. Dans notre cas, les médiations artistiques proposées sont variées en termes d’expression. Elles permettent que chacun s’y retrouve un peu. Celui qui n’est pas à l’aise dans l’écriture pourra s’exprimer dans la peinture ou le dessin. Initialement, les patients en grande difficulté restent passifs et se cantonnent à l’observation. Ils ont besoin d’un peu de temps pour se laisser aller mais finissent petit à petit par se prendre au jeu.

 

Ce processus de libération de la parole est-il nécessairement corrélé aux productions picturales des migrants que vous accompagnez ?

 

L’atelier peinture mis en place à la clinique développe la créativité et favorise le retour à l’expression chez les patients. Au même titre que les autres ateliers, c’est un espace bienveillant favorisant la médiation. Tout est pensé pour que les migrants se laissent aller dans l’expression, le jeu et la créativité. Parfois les patients sont eux-mêmes surpris de ce qu’ils arrivent à exprimer et à produire d’un point de vue esthétique. L’introspection par l’art permet aux migrants de se redécouvrir. Il existe parfois un décalage entre le rendu artistique et l’avancée psychologique. Il peut y avoir en termes de production picturale des choses très riches et très intéressantes sans que le niveau de l’élaboration verbale ne suive pour autant. L’expression artistique et verbale n’évoluent pas forcément dans la même temporalité. En général, cela finit par s’articuler. Le cheminement est finalement commun. Lorsqu’une personne arrive à exprimer des choses sur le plan de la peinture dans le sens d’un avancement de l’expression, de la créativité, on voit aussi après les corrélats sur le plan de l’expression, tel que l’on peut l’observer à la clinique. Mais ce n’est pas quelque chose de mécanique, les choses n’avancent pas exactement au même rythme.

 

Antoine CARIOU

Related posts:

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*