Espagne : l’extrême droite absente, mais bien vivante

L’Espagne est sortie de la crise économique avec de lourdes séquelles ; près de 18 % de la population active est au chômage, dont 40 % chez les jeunes. Les grands partis politiques (Parti Populaire, PSOE) connaissent aussi de lourds problèmes de corruption. Selon une étude réalisée par Ipsos Global Advisor en octobre 2016, 69 % des Espagnols sondés pensent que leur pays est en déclin. L’Espagne traverse une véritable crise de confiance envers ses élites. Là où ce genre de situation a su profiter à l’extrême droite dans la grande majorité des pays d’Europe, à l’image d’Aube Dorée en Grèce, ce phénomène n’a pourtant pas eu lieu en Espagne. C’est, au contraire, à la gauche de la droite, avec l’émergence de Ciudadanos, mais surtout à la gauche de la gauche, avec la création de Podemos, que le vote contestataire s’est concentré.

 

L’absence d’une extrême droite espagnole solide et enracinée dans le paysage politique interroge. Bien sûr, certains partis existent et il en demeure une multitude : trois partis de la Phalange (parti au pouvoir durant la dictature du Général Franco), Democratie Nationale, Alternative Espagnole, Mouvement Social Républicain… VOX est le plus populaire et important d’entre eux. Arborant comme slogan la copie conforme de celui utilisé par Donald Trump lors de sa campagne : « Hacer España Grande Otra Vez » (« rendre à l’Espagne sa grandeur »), la formation d’extrême droite défend, comme les précédentes, les valeurs chrétiennes, monarchistes et familiales. Identitaire et en total accord avec les thèses huntingtoniennes de guerres de civilisations, le groupuscule prétend vouloir défendre l’Occident face à la menace fondamentaliste (islamiste). Lors des dernières élections générales, il a recueilli environ 0,2 % des voix, soient 46.638 votes, et ne bénéficie donc d’aucune représentation dans le parlement espagnol.

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Santiago Abiscal, secrétaire général de Vox (Source : site officiel VOX)

 

Selon les experts, le problème résiderait avant tout dans le manque de modernisation des partis d’extrême droite. La plupart de ces formations n’ont pas renoncé et assument totalement l’idéologie franquiste, fasciste, ou nationale-socialiste, quand les autres partis d’extrêmes droite européens les rejettent clairement. De plus, le Parti Populaire (droite), actuel parti au gouvernement, est doté d’un spectre large qui ratisse du centre-droit à l’extrême droite. Il n’a jamais clairement condamné la dictature de Franco, et ne fait pas de la mémoire historique une priorité (en accordant un budget nul à la Loi de Mémoire Historique), là où les autres formations de gauche y mettent un point d’honneur. Selon le CIS (Centre de recherche sociologique), 90 % des Espagnols se considérant d’extrême droite votent pour le Parti Populaire.

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(Source : Patriota.es) José Luis Corral, président du Mouvement Catholique Espagnol, derrière lui le drapeau du régime franquiste (orange et rouge), ainsi que celui de la phalange espagnole (en rouge et noir).

 

Mais si l’extrême droite espagnole n’est peu ou pas présente dans le débat politique, elle l’est dans la rue, ou bien dans les stades de football. Le journaliste d’investigation Antonio Salas a travaillé sur la question, en s’infiltrant durant un an au sein de plusieurs groupes néonazis madrilènes, pour rédiger son essai journalistique Journal dun skin. Bomber noir, jean retroussé, chaussures militaires type Doc Martin’s aux lacets blancs, bracelet arborant le drapeau espagnol, et indispensable crâne rasé, la tenue est amenée à varier selon les saisons (on optera plutôt pour un polo blanc l’été) et le degré d’appartenance au groupe néonazi. Leurs activités ne se limitent pas qu’à la caza  (la chasse aux prostituées, aux étrangers, aux LGBT, aux antifascistes), bien que véridique ; comme l’a démontré Antonio Salas, les néonazis se rendent à un grand nombre de conférences, font beaucoup de sport et lisent plus que la moyenne nationale. Les concerts sont également un lieu de rencontre pour les  cabezas rapadas  (trad : crânes rasés) comme ceux de RAC (Rock Against Communism ), véhiculant des messages de haine envers tout ce qui pourrait être par la suite « chassé » par les néonazis. A Madrid, l’on dénombre pas moins de quatre bandes néonazies : Juventudes Canillejas, Outlaw, Hogar Social Madrid et Skin Retiro. 16 membres de cette dernière ont été arrêtés et jugés pour plus de 40 délits de haine.

Antonio Salas, auteur de Journal d’un skins, obligé de vivre caché car menacé par les néonazis (Source : interview Chiringuito)
Antonio Salas, auteur de Journal d’un skins, obligé de vivre caché car menacé par les néonazis (Source : interview Chiringuito)

 

Pour la grande majorité d’entre eux, passionnés de football, ils sont également ultras, voire Hooligans. A Madrid, ils se divisent entre les deux clubs rivaux de la capitale, le Real Madrid et l’Atletico Madrid, et font parti, respectivement des Ultras Sur et du Frente Atletico, connu pour leur mouvance extrémiste. Ultras Sur était, de plus, présidé jusqu’en 2016 par Antonio Menéndez, surnommé « El Niño », également chef de la bande Outlaw, qui ne fait que confirmer la proximité entre néonazisme et ultras à Madrid.

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Banderole Ultras avec le signe des SS. Les supporters font un salut nazi (Source : Google image)

 

Inspirant la crainte plus que réveillant la nostalgie nationale-syndicaliste de la dictature, ces groupes demeurent très impopulaires. Violents, ils ont la réputation de n’être que des « jeunes mal dans leur peau », ou des « petits cons », desservant la cause nationaliste en voulant la promouvoir.

 

C’est cette brèche que Melisa Domínguez Ruíz a su exploiter, en créant à l’été 2014 le collectif Hogar Social Ramiro Ledesma (foyer social Ramiro Ledesma, en hommage au co-fondateur de la Phalange). Il deviendra ensuite Hogar Social Madrid . Leur but est de distribuer de la nourriture, des jouets, ou bien d’accueillir dans des bâtiments publics (occupés par le collectif de manière illégale) des familles sans domicile fixe, uniquement espagnoles. Charismatique, sympathique devant la caméra, elle arriverait presque à faire oublier la croix gammée tatouée sur son mollet… qu’elle refuse bien entendu de montrer, par crainte qu’elle ne soit « utilisée par les médias pour délégitimer un projet politique social ». Dirigeant d’une main de fer ses troupes, voulant éviter les sorties médiatiques de ses membres peu familiers avec la langue de bois politique, elle est le leader incontestable mais contestée de cette nouvelle ONG néo-fasciste. Se revendiquant des modèles d’Aube Dorée (parti politique grec d’extrême droite) et de Casa Pound (association nationaliste italienne), elle refuse toutefois d‘être classée à l’extrême droite, ou d’être qualifiée de fasciste. Ses militants, eux, ne sont pas forcément indignés par cette appellation.

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Manifestation convoquée par Hogar Social Madrid, le 3 avril 2016. Le slogan : « Défendre les Espagnols ». (Source : google image)

 

Melisa Domínguez Ruiz
Melisa Domínguez Ruiz

L’extrême droite espagnole a un nouveau visage, elle est vegan, anti-corrida, une sorte de bobo-facho  et elle s’appelle Melisa Domínguez Ruiz. En gagnant la sympathie d’une partie du peuple, l’association s’est répandue en Espagne, avec la création de Hogar Social Seville et Hogar Social Saragosse. Concernant le futur politique du collectif, la chef du groupe reste prudente « je pense que je fais déjà de la politique : j’aide les Espagnols ». Mais son ambition est bien plus grande, comme son slogan le montre « Soñar el sueño imposible » (rêver le rêve impossible), sur le modèle de la République Sociale Mussolinienne.

 

Mattias Corrasco

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