Erasmus of Sciences Po | Bachar Aboud, de la Syrie à sa « nouvelle vie » à Bordeaux

Bachar Aboud, journaliste politique de 44 ans, n’a plus remis les pieds en Syrie, son pays natal depuis 2010. Il vit désormais en France avec sa femme et ses deux enfants. Aujourd’hui, il est à Sciences Po en tant qu’étudiant et a accepté de répondre à nos questions pour inaugurer notre série d’interviews ‘Erasmus of sciences po’ en collaboration avec Erasmix. 

 

Comment t’es tu retrouvé en France ?

Je suis parti de Syrie en 2003 pour travailler en Arabie-Saoudite comme journaliste. La dernière fois où je me suis rendu en Syrie était en 2010, lorsque je suis retourné dans ma ville Lattaquié pour des vacances. A partir de 2011, je ne pouvais plus entrer en Syrie parce que j’ai été l’un des signataires d’un manifeste contre le régime d’Assad et sa politique. A mon arrivée en France, j’ai vécu à Mont-de-Marsan pendant un an et deux mois. J’ai ensuite décidé de déménager à Bordeaux car ma femme et moi voulions continuer notre carrière universitaire.

A ton arrivée à Bordeaux, quelle a été ta première impression?

Après avoir vécu dans plusieurs pays avant la France, j’étais prêt à accepter une nouvelle vie ici, d’autant que j’aime découvrir de nouvelles cultures et m’en imprégner. La vie en France est une occasion unique de vivre dans un pays démocratique avec la liberté dont nous rêvons en Syrie. Nous devons aussi avouer que la culture française est une culture importante dans le monde et nous devons en profiter. Pour toutes ces raisons, ma première impression a été bonne et tranquille. Bordeaux est une belle ville, et quand je marche dans ses rues, je me sens comme si je marchais dans un musée habité par des gens, et ça me rappelle la vielle ville de Damas ou d’Alep. De plus, il ne faut pas oublier que les Français sont des gens civilisés qui savent accueillir les étrangers.

A quelles difficultés a-tu été confronté lors de ton arrivée en France ?

La première difficulté a été l’apprentissage de la langue française. Pour cette raison j’ai rejoint Bordeaux, où je suis allé directement à l’université afin d’apprendre le français. La langue permet de découvrir les valeurs de la culture du pays. Cela permettra mon intégration, petit à petit.

Ta famille s’est-t-elle acclimatée facilement à la France ?

En fait, mon fils Ziad et ma fille Leila ont vraiment fusionné rapidement avec la société française, ils parlent couramment français. Ziad est un champion d’escrime en Aquitaine et Leila fait de l’athlétisme, ils sont heureux dans leur nouvelle société et grâce à eux, ma femme et moi avons beaucoup d’amis français qui nous voyons régulièrement.

Existe-t-il une communauté syrienne à Bordeaux ?

Je ne veux pas que les Syriens forment leurs propres sociétés parallèles en France, ce qui ne les aide pas à s’intégrer. Au contraire, je veux qu’ils coexistent parmi les Français et qu’ils s’intègrent dans leur nouvelle société. Je parle tous les jours avec les Syriens de l’importance de l’intégration dans la société.

 

« Comme journaliste, je veux être capable de poser des nouvelles questions et de mettre en lumière des problèmes sans être condamné »

 

Connais-tu des gens qui habitent encore en Syrie ?

En fait, toute ma famille vit encore en Syrie, parce qu’ils n’ont pas de problème avec le régime d’Assad comme moi. Je suis seulement parti avec ma femme et mes deux enfants.

Pourquoi as-tu décidé d’étudier à nouveau ?

Grâce à ma carrière professionnelle en Syrie, Arabie Saoudite et en Egypte j’ai acquis de solides connaissances dans les domaines sociaux, culturels et politiques. J’étudie actuellement dans le programme Certificat d’Études Politiques (CEP) qui me permettrait d’approfondir mes connaissances en langue et civilisation françaises  et  aussi de me familiariser avec la science politique grâce aux conférences d’études politiques. En même temps je me prépare à entrer dans le programme de master pour l’année prochaine.

Pourquoi as-tu choisi Sciences Po ?

Je suis particulièrement intéressé par l’enseignement dans le domaine des sciences politiques et de la sociologie et par l’étude de la communication politique et  la déconstruction des rapports entre communication et politique. Mes études m’apportent des connaissances supplémentaires pour comprendre et analyser les situations contemporaines. Je suis en effet convaincu que la formation dispensée par Sciences Po Bordeaux sera un atout majeur dans la construction de mon projet professionnel.

Quels sont tes projets après ton diplôme ? 

Je voudrais continuer ma carrière universitaire pour obtenir un master de Sciences Po Bordeaux, je suis intéressé par Politique et Développement en Afrique et dans les Pays du Sud (PDAPS). Ensuite, bien sûr je veux chercher à travailler, mais je ne sais pas encore où. Peut-être que je travaillerai en politique, dans un centre de recherche ou dans un journal. Toutes les possibilités restent ouvertes.

Pourrais-tu imaginer de vivre en France pour toujours ?

Le problème n’est pas tellement l’endroit dans lequel nous vivons, mais plutôt l’existence de lois qui aident à penser librement et démocratiquement. Comme journaliste, je veux être capable de poser des nouvelles questions et de mettre en lumière des problèmes sans être condamné. La France est considérée comme un pays leader dans la protection des libertés publiques et de la liberté d’expression.

 

« Mes souvenirs, ma mère, mon père, mon pays qui est détruit par la guerre, me manquent »

 

Est-ce qu’il y a quelque chose qui te manque dans ton pays ?

Oui, mes souvenirs, ma mère, mon père, mon pays qui est détruit par la guerre me manquent. Je n’ai que des images de la destruction quotidienne des villes, je n’ai que des images de mort, et tout ça à cause de quoi ? Je me sens triste tous les jours, mais je dois continuer à avancer.

Comment pourrais-tu expliquer la culture syrienne à quelqu’un qui n’est jamais allé en Syrie?

J’utiliserais cette définition de Charles Ferlo, un archéologue français à l’époque de la découverte de l’alphabet ougaritique dans ma ville natale (Lattaquié) : « Chaque homme civilisé dans ce monde a deux pays: son pays natal et la Syrie« . La Syrie a une longue histoire de civilisation et le régime d’Assad ne pouvait pas être responsable de toute cette histoire riche et ancienne. La Syrie est devenue un champ de bataille à cause du régime d’Assad et des terroristes islamistes.

Pour finir, comment décrirais-tu la situation actuelle en Syrie ?

Elle est très complexe, il y a beaucoup de combattants étrangers, et, dans le même temps, on a environ 12 millions de Syriens qui ont quitté leur pays, et plusieurs villes détruites. Nous avons environ un million de personnes handicapées, un million de morts, un demi-million de prisonniers dans toutes les milices militaires, tout cela à cause de la guerre. La communauté internationale, en particulier les États-Unis, l’Union européenne et la Russie, doivent mettre fin à cette guerre le plus rapidement possible. La Syrie après la guerre aura besoin d’un projet international similaire au « plan Marshall » en Europe après la Seconde Guerre mondiale.

 

Propos recueillis par Theresa Mainka

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