Entre culture et conflit #1 : Camille Moullec, en année de mobilité en Israël

Camille Moullec est une étudiante de Sciences Po Bordeaux en quête d’aventures et de nouvelles cultures. Elle a les pieds sur terre, la tête dans les voyages et le cœur penchant à gauche. Camille est partie à la découverte d’un pays faisant souvent parler de lui : Israël. Elle nous délivre un témoignage singulier sur son début d’année en Israël. Comment vit-on au quotidien dans l’Etat détenant le plus long conflit du monde ? Quelle culture surprenante cette terre sacrée revendiquée par le peuple juif abrite-t-elle ?

Voici le premier épisode de cette chronique. Il est consacré aux tensions ressenties en parcourant le pays, un périple insolite de Beer sheva aux territoires palestiniens. Je tiens à rappeler que cette interview présente une vision qui reste subjective sur un sujet toujours sensible.

Pourquoi as-tu choisi Israël comme destination pour ton année de mobilité ?

Et pourquoi ne pas le choisir ? La question est plus simple : le danger, le choc culturel ou encore la colonisation israélienne. Je me souviens que les réactions de ma famille n’ont pas été très encourageantes la première fois que j’ai émis l’idée. Peu importe, je me suis dit que passer un an au Moyen-Orient pouvait être une chance incroyable pour me renseigner sur le conflit et m’immerger dans une culture différente. Je voulais plus que d’une année à faire la fête.

Les précédentes étudiantes envoyées à Beer sheva en 2012 ont vécu la guerre de Gaza. Comment appréhendes-tu cette tension permanente ?

En partant, j’avais conscience du fait que psychologiquement, cela ne serait pas toujours facile. Jusqu’ici, mon année à Beer sheva s’est déroulée sans aucun problème. J’habite loin de la bande de Gaza d’où sont parfois envoyées des roquettes. De plus, je m’étais renseignée et la population est bien préparée. Lorsqu’une roquette approche, une alarme se déclenche et tu as cinquante secondes pour te cacher dans des shelters. En 2012, ces étudiantes ont fait cet exercice des dizaines de fois sur plusieurs semaines. Elles ont fini par évacuer la ville un certain temps.

Je peux vous raconter une histoire qui illustre comment j’ai véritablement sentis la présence du conflit à Beer sheva. Je suis revenue d’un voyage en Jordanie avec un drapeau en tissu cousu sur ma veste. Il est similaire à celui de la Palestine avec une étoile blanche en plus. En allant à l’université, des Israéliens se retournent sur mon passage. Je ne comprenais pas. Le soir je suis allée dans un bar avec des amis. De nouveau, je suis au centre de tous les regards. Mon copain me conseille de le retirer. « Tout le monde croit que c’est le drapeau palestinien. Un malaise m’envahit par le simple fait de voir ces couleurs. Elles sont le symbole de personnes désireuses de tuer mes amis, ma famille. Si j’étais toi, en tant qu’européenne non concernée par le conflit, je n’afficherais pas de parti pris. » Je me sentais dépassée. Ma première réaction a été de retirer le drapeau. Mais la colère a succédé au désarroi. Je me suis dit : « C’est bon maintenant, la Palestine est juste à côté. Ce sont de véritables personnes, elles existent ! Je n’ai pas envie de leur faire plaisir et d’éviter le problème à mon tour ». Finalement, je suis arrivée à un compromis : je le porte avec fierté, mais rarement et jamais à Jérusalem. C’est pourtant un simple drapeau jordanien. A cet instant, je me suis rendue compte de l’ampleur du conflit dans les esprits. J’avais envie de crier.

Globe trotteuse affirmée, j’imagine que tu as saisis l’opportunité de visiter le pays. Raconte-nous tes voyages en territoires palestiniens. Qu’est-ce qui diffère en termes d’ambiance, de paysages et de personnes ?

J’avais effectivement très envie d’aller en territoires palestiniens ! D’abord, il faut préciser qu’ils sont en théorie composés de la Cisjordanie, de la Bande Gaza et de Jérusalem Est. Il m’est impossible d’aller à Gaza. Depuis 2002, un mur de plus de 700 km est érigé en Cisjordanie pour la séparer du territoire israélien. Littéralement appelée « clôture de sécurité », elle vise à empêcher « l’intrusion de terroristes palestiniens ». Les Israéliens ne s’aventurent pas en Cisjordanie, même si la présence des colons et de l’armée est incontestable. En tant qu’européenne, j’ai la chance de pouvoir m’y rendre facilement.

Bethléem

Je suis allée à Bethléem deux semaines après mon arrivée. Proche de Jérusalem, c’est la ville sainte où serait né Jésus. J’étais très surprise en traversant le checkpoint. Je m’attendais à être confrontée à de nombreux soldats, une longue queue. Mais pas du tout. Pour eux, les contrôles servent à éviter que les Palestiniens lancent des bombes en Israël. Tandis que pour aller en Palestine, tu traverses simplement une sorte de portique comme dans le métro. Le problème, c’est pour en sortir.

Le changement d’ambiance est vraiment très impressionnant. Tu es comme dans un autre pays ! L’arabe résonne à chaque coin de rue. Il ne faut surtout pas parler hébreu aux habitants comme j’ai pu le faire. Oui je sais, mon année de mobilité est rythmée par mes gaffes. Ils sont très accueillants et ravis de voir des touristes. Cependant, j’ai été frappée par le sous-développement de Bethléem en comparaison avec les villes israéliennes. Certaines arborent leur richesse, telle que Tel Aviv caractérisée par ses immenses tours. Tandis qu’ici, le paysage est marqué par ses petites maisons et ses ruines. Mais contrairement à ce qui est parfois décrit,  c’est loin d’être un ghetto !

Après avoir visité les lieux saints, je suis allée dans une boutique souvenirs. J’étais méfiante après avoir remarqué que les prix étaient très élevés. Mais l’explication est simple. Il s’agit de l’unique source de revenus de ces commerçants palestiniens. C’est leur seul moyen de survivre. Lorsque je l’ai appris, j’ai serré les dents et dépensé 60 euros de souvenirs …

Finissons par ma visite quelque peu perturbante dans le souk de Bethléem. Un grand panneau avec des photos d’arabes a attiré mon attention. Il met en avant les palestiniens ayant commis des attaques au couteau ou des attentats en Israël. Ils sont érigés en tant que martyrs sur la place. A ce moment précis, j’ai ressenti toute l’ambivalence de mon expérience. Le contraste était saisissant : j’étais en Israël la veille !

Hébron

J’ai eu la chance de rencontrer une espagnole qui a pour ami Bara, un palestinien originaire de Hébron. Il a une nouvelle incroyable à lui annoncer, il nous invite au mariage de sa sœur. Nous allons assister à un mariage palestinien traditionnel ! Très enthousiastes, nous prenons la route. Mais le trajet Beer-Sheva-Hébron s’avère être une véritable aventure. Nous prenons d’abord un bus jusqu’à Kiryat Arba, une colonie juive. Première gaffe : je dis au chauffeur que nous descendons à Hébron. Il prend un air affolé : « Ah mais non ! On ne va pas à Hébron, qu’est-ce que tu racontes ! ». Mon amie me rattrape et lui donne le nom de la colonie. Le bus ne se rendra jamais à Hébron qui est situé en majeure partie en territoires palestiniens.

De toute ma vie, je n’ai jamais perçu autant de tensions. Dans la colonie juive, nous n’avons aucun problème. D’autant plus que mon amie porte un sac à dos de l’armée israélienne. Mais une fois arrivée en Palestine, elle oublie de le retirer. A la jonction des deux villes, nous entendons des Palestiniens installés à un café nous insulter en arabe. Nous nous dépêchons. Je pense à notre apparence européenne. Nous avons l’air de deux juives israéliennes en Palestine, cela ne se fait pas.

Nous sommes un vendredi, le jour de la prière. Le climat est très pesant. Les rues sont désertes. Les enfants ne jouent pas bruyamment dans les rues. Un soldat israélien vient nous voir. Ils sont habituellement aimables du côté israélien. Pourtant, il s’adresse à nous d’une voix tendue : « Qu’est-ce que vous faites là ? Montrez-moi votre passeport ! ». Impossible d’avouer que nous rendons visite à des palestiniens donc nous improvisons. Il existe une mosquée à Hébron qui a été divisée lors de la colonisation pour qu’elle devienne également une synagogue. C’est le célèbre tombeau des Patriarches, lieu saint du judaïsme et de l’islam. Encore une source de tensions. « Nous souhaitons visiter la synagogue ». Il nous laisse tranquille.

A Hébron, la différence est encore une fois saisissante. C’est une ville arabe par excellence. Une multitude d’odeurs, les maisons aux toits plats, la langue qui résonne aux oreilles. Je rencontre Bara et sa famille. Il est très ouvert, il encourage Sofia à lui présenter des Européens et même des Israéliens. Je tiens à préciser qu’il s’agit d’une famille aisée et éduquée. Toutefois, les Israéliens refusent de se rendre en Palestine car ils ont réellement peur de se faire tuer. Mon copain a refusé de m’accompagner en raison du danger. Et de l’ignorance aussi : « Je connais les villes arabes, il y en a à Israël ».

J’ai été particulièrement marquée par la présence des colons. Le problème est fréquemment abordé dans les médias mais c’est différent de le voir véritablement. Il est très surprenant de voir une rue centrale entourée de barbelés avec de grands drapeaux israéliens et des snipers qui la surplombent. Ils habitent souvent aux étages supérieurs des maisons. Je découvre que des grillages les séparent du rez-de-chaussée. Enfin, je remarque des cailloux et des tomates sur le grillage ! Ils ont été lancés par les colons sur les Palestiniens, par pure provocation.

Propos recueillis par Nina Jackowski

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