Entre culture et conflit #3 : Camille Moullec en année de mobilité en Israël

 

Camille Moullec est une étudiante de Sciences Po Bordeaux en quête d’aventures et de nouvelles cultures. Elle a les pieds sur terre, la tête dans les voyages et le cœur penchant à gauche. Camille est partie à la découverte d’un pays récent faisant souvent parler de lui : Israël. Elle nous délivre un témoignage singulier sur son début d’année en Israël. Comment vit-on au quotidien dans l’Etat détenant le plus long conflit du monde ? Quelle culture surprenante cette terre sacrée revendiquée par le peuple juif abrite-t-elle ?

Voici le troisième épisode de cette chronique. Il est consacré au conflit vu d’Israël. Je tiens à rappeler que cette interview présente une vision qui reste subjective sur un sujet toujours sensible.

Comment le sujet israélo-palestinien est-il abordé en cours ? 

J’ai choisi un cours qui porte spécifiquement sur la philosophie du conflit. Le premier jour, le professeur a diffusé des publicités israéliennes. Il nous a montré une vue aérienne de Jérusalem : elle met en avant les lieux symboliques juifs tout en éclipsant ceux étant palestiniens. De nombreux élèves assistent au cours dont une majorité d’Américains. A la fin du semestre, nous ne sommes plus qu’une dizaine. Explication ? « Ce cours ne m’intéresse pas, ce n’est pas comme cela que j’envisageais le conflit ».

Le professeur est très engagé à gauche même si ce n’est pas bien perçu en Israël. Son premier avertissement est resté gravé dans mon esprit : « Aucun conflit n’est neutre. Vous devez vous appuyer sur de vraies sources d’informations. Mais ce conflit-là les gars, ne croyez jamais ce que vous entendez. Chaque analyse comporte une part de personnel, de biaisé, même la mienne. ».

Je peux vous illustrer toute l’ambiguïté du sujet en Israël par un exemple. En cours d’hébreu, nous devions donner un mot pour que la professeure nous le traduise. Par provocation, je demande « conflit ». La réponse : « Conflit ? Mais quel conflit ? Il n’y a pas de conflit ici. ». Elle ne me l’a jamais traduit. Je ne sais pas si c’était du déni, une blague ou un avertissement. Peut-être un peu des trois. 

Sur le terrain, les Palestiniens ne rencontrent pas d’Israéliens, excepté les soldats ou les colons. Les deux populations ressentent de la peur et n’échangent pas. Quelle est la réaction des israéliens de ton université lorsque tu abordes le conflit ?

Honnêtement, je n’ai pas débattu avec beaucoup d’Israéliens car le sujet reste sensible. Je peux toutefois vous exposer la vision de mon copain. En résumé, il me dit : « Nous sommes les victimes. Je me sens oppressé dans mon pays à cause des attentats. J’ai peur d’aller à Jérusalem à cause des agressions au couteau. J’ai l’impression que les Palestiniens ne veulent pas la paix. Il n’y a aucun moyen de négocier avec le Hamas. ».

Je lui demande pourquoi ne pas partager la terre. « Mettre en place une solution à deux Etats ? Les attentats en réaction à la colonisation cesseraient. »

Il me répond que c’est faux : « nous leur avons rendu la bande de Gaza en 2005 et quatre mois plus tard le Hamas a été élu. Regarde maintenant Gaza, c’est une zone de guerre. Rendre un territoire ne fonctionne pas. Je ne vois qu’une seule solution, l’éducation de nos deux peuples pour que nous parvenions à faire la paix. ». [L’élection du Hamas s’explique par diverses raisons telles que le retrait incomplet des Israéliens de la bande de Gaza ou encore l’apport de nourriture et de matériaux à la population de Gaza par le Hamas. N.D.R.]. Je lui explique que l’éducation est longue et non suffisante et que l’oppression se poursuivra. Mais il ne considère pas cela comme de l’oppression.

Pourquoi ? Est-il conscient des réalités de la vie quotidienne des Palestiniens ?

Je ne suis pas sûre. C’est une forme d’ignorance et de déni. D’abord, j’ai remarqué que nous n’avions pas les mêmes sources d’informations. Les miennes proviennent de mes cours et d’Haaretz, un des principaux journaux israéliens. Les deux sont plutôt orientés à gauche, contre l’occupation. Quant à Léon, il lit The Times of Jerusalem, c’est le Le Figaro fois mille. Notre perception diffère. Je suis au courant de certains événements dont il n’a pas conscience et inversement. Je sens que nous vivons dans un brouillard constant. Pour lui, le conflit semble lointain, il ne se sent pas directement concerné. Pourtant, l’occupation dure depuis plus d’un demi-siècle !

J’ai également évoqué le sujet lors des Israeli talks organisés par mon université. Les étudiants internationaux sont invités à poser leurs questions les plus taboues à des représentants de partis israéliens. Malheureusement, les partis de droite ne viennent pas.

L’occupation – Yael, 25 ans

« Parfois, j’ai des mini crises de panique lorsque je me rends compte que je vis dans un pays qui oppresse totalement une partie de sa population. Qui l’empêche de se déplacer librement. Après tout ce temps, aucun Israélien ou Palestinien ne se sent en sécurité. Cela ne peut pas continuer comme cela, il faut agir. Et ce sont nous qui avons ce pouvoir. Ce sont nous qui pouvons amorcer le processus de paix ».

Jérusalem – Un ami israélien, 23 ans

« C’est une problématique considérable. Originaire de Jérusalem, je ne peux pas imaginer abandonner ma ville, être dans l’impossibilité de me rendre au mur des Lamentations qui est au cœur de ma religion. En même temps, il y a des personnes qui meurent tous les jours dans ce conflit. Quand je pense à ma ville, à ce qu’elle représente pour moi et à la vie humaine, je réalise que cette dernière compte plus. Je serais capable de laisser Jérusalem. ».

 

Quelles ont été les réactions lors de l’adoption de la résolution de l’ONU le 23 décembre 2016 condamnant la colonisation israélienne ?

C’était pendant les vacances donc j’ai simplement pu en débattre avec un ami. Il a admis : « Je ne m’y connais pas vraiment en politique dans les colonies. ». Les Israéliens disent souvent cela : « Je ne m’y connais pas assez ». « Mais comme d’habitude, l’ONU est contre nous. En Arabie Saoudite ou en Iran, des homosexuels sont tués et personne ne dit rien. ». Il dénonce ce qu’il appelle un acharnement antisémite contre son Etat, parce que les pays arabes votent en permanence contre Israël.

En même temps cela reste le plus long conflit du monde ! Résoudre le conflit passe par un acharnement sur la question.

Je le pense aussi. C’est également un conflit entre deux peuples tandis que le problème des homosexuels est interne aux pays, il est difficile pour l’ONU de s’ingérer.

Et que penses-tu du fait que les Etats-Unis n’ont pas utilisé leur veto ?

Contrairement à ce qui est dit, je ne pense pas que les Etats-Unis soient constamment pro-Israël. Ils essaient de mettre un terme au conflit. J’ai été amusée par la réaction de Netanyahou qui crie au scandale et se place en victime. Pourtant, le discours des Etats-Unis était très conciliant envers Israël. Le veto ne remet pas en cause leur nation mais le principe intolérable des colonies. L’intérêt des Etats-Unis est de conserver une base stable et puissante au Moyen-Orient. Mais les colonies accroissent les tensions et le risque d’attentats. C’est pourquoi le journal de gauche Haaretz affirme que c’est une véritable avancée, un pas de plus vers la paix.

Selon toi, où se trouve le cœur du conflit ?

Le point central réside dans le partage de la terre. Prenons l’exemple de l’Alsace-Lorraine, les habitants de la région devaient devenir allemands. Mais en Israël, ils exigent la terre sans les Palestiniens. Ils n’ont aucune envie qu’ils s’intègrent à la société. Un des arguments principaux des Israéliens est qu’un seul Etat juif existe sur terre face à une abondance d’Etats musulmans. Certains disent que les Palestiniens devraient s’y rendre.

As-tu encore l’espoir d’une résolution du conflit ?

La question est difficile mais je pars du principe que tout conflit peut se résoudre. Je pense à la France et l’Allemagne. Ils sont devenus de solides alliés alors que leurs divergences paraissaient insolubles. Lorsque je propose la solution à deux Etats, certains Israéliens me répondent qu’ils ne voient pas de problème à laisser la Cisjordanie. Mais à la seconde où cela sera fait, ils craignent une attaque des Palestiniens coordonnée avec les autres pays arabes pour récupérer le reste du territoire. Des deux côtés, le manque de confiance bloque toute avancée. Si le partage de la terre est effectif et approuvé par la population, j’imagine qu’ils ne prendront pas un tel risque. Seuls quelques fanatiques revendiquent la totalité du territoire israélien. La majorité a conscience de l’impossibilité de récupérer certaines villes telles que Tel-Aviv. Elles sont devenues profondément juives.

Nina Jackowski

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