Edito | Jupiter 1er : la survie du plus apte

Emmanuel Macron, lors de son 'grand entretien' sur TF1 le dimanche 15 octobre

Pour l’édito de la semaine, Simon Lecap de la France Insoumise Sciences Po Bordeaux a choisi de nous parler du président de la République, afin de dénoncer les « propos odieux » et le « mépris de classe » de ‘Jupiter 1er’.

 

Alors que les partisans et sympathisants macronistes paraissaient pouvoir enfin souffler, après avoir éteint la polémique causée par la dernière sortie outrancière du président de la République, voilà que celle-ci se ravive comme un feu impossible à éteindre. Après les « illettrés » du Nord-pas-de-Calais, les « sans-costards » , les gens dans les gares qui ne sont « rien », les fainéants et cyniques anti-loi travail, Jupiter 1er nous gratifie à nouveau de sa finesse d’observation de la société avec les « fouteurs de bordel » de GM&S, qui « feraient mieux de chercher du travail ». Dans le monde mental macronien, aucun mot ne semble assez fort pour exprimer son mépris des personnes ayant l’insolence de ne pas faire partie des « forces vives » de la société.

L’excuse avancée par son porte-parole, qu’il « ne savait pas qu’il était filmé et, par conséquent, son registre de langage relevait du privé » reste plus alarmante qu’autre chose : Emmanuel Macron, par son habitude de la langue de bois, des discours creux et des formules communes, reste souvent très ambigu à déchiffrer dans ses convictions personnelles ; le fait que cette phrase volée à son propriétaire sorte en aparté de tout micro, caméra et électeur potentiel ne fait que renforcer la sincérité de ses mots, qui ne pourraient être plus durs et condescendants envers ceux qui ont l’audace de s’opposer à son « projeeeet ».

Les soutiens actifs de la République en Marche ont beau tenter de justifier ces sorties, dénoncer des « malentendus », la mauvaise foi des journalistes, des propos sortis de leurs contextes, etc… et parvenir à éteindre la polémique en apparence, inévitablement le torchon brûle à nouveau quelques semaines plus tard et de nouveaux propos orduriers à l’encontre des travailleurs ayant eu le malheur de ne pas gagner un salaire à six chiffres par mois viennent rejoindre le récapitulatif des nombreuses considérations sociales du président. Et ajoute au poids moral des sympathisants de devoir cautionner ces positions, aussi éthiquement difficiles à assumer publiquement pour qui n’est pas protégé par son statut.

Un darwinisme social

Jupiter 1er  se voit souvent reprocher son ignorance totale de la vie des vraies gens ; né avec une cuillère en or dans la bouche ou non, il est toutefois très susceptible d’avoir construit ses représentations de la société dans son passé professionnel, le métier de la finance où golden boys arrogants se congratulent entre « winners » n’étant pas le lieu idéal pour apprendre l’humilité… ou les coûts d’une recherche d’emploi. Rien d’étonnant à ce qu’un ex-golden boy, jamais inquiété pour ses opinions insolites sur les conditions sociales, revienne étaler en toute franchise une fois au pouvoir son mépris de classe, protégé par sa position. Ces propos odieux ne sont pas sans rappeler une idéologie eugénique jusque-là considérée comme disparue, mais très en vogue publiquement au XIXème siècle : le darwinisme social.

Baptisée d’après l’illustre savant Darwin, qui pourtant rejeta avec véhémence cet amalgame déshonorant sa pensée, cette « science » développa au XIXème siècle, en plein boom des inégalités sociales, l’idée d’une évolution optimale des individus en fonction de leurs aptitudes à survivre dans la nature, la jungle originelle étant dans ce cas remplacé par le monde social. C’est ce concept de « la survie du plus apte » collé à l’appartenance de classe, qui permet aux 1% les plus favorisées de prétendre qu’ils se sont hissés au sommet de la pyramide sociale par la seule force de leurs compétences ; et par conséquent, que les pauvres ont volontairement choisi leur situation par une capacité d’effort inférieure : ils ne sont rien de leur propre fait, ont refusé de se donner les moyens de la « réussite », et en conséquence méritent toutes insultes qu’on leur lance.  En substance, le darwinisme social justifie la position dominante des fortunés, armant idéologiquement ceux-ci contre les revendications du reste de la société pour une meilleure redistribution des richesses : « j’ai mérité ma position par mon travail acharné, vous avez mérité votre pauvreté par votre fainéantise ». Une excuse bien commode pour éviter d’avoir à rendre compte de l’échec des politiques publiques pour l’emploi menées depuis 30 ans, privilégiant systématiquement l’abaissement de la sécurité de l’emploi et la réduction des cotisations à verser :  si celles-ci ont échoué, ce n’est pas que les emplois n’ont pas été au rendez-vous, mais bien qu’une partie de la population au chômage ne fait pas l’effort de se pencher pour les ramasser.

Le darwinisme social de la part des familles fortunées n’a fondamentalement jamais disparu au sein de leur habitus de classe. La seule différence consistait auparavant à ce que le mépris et la haine sociale restaient confinés dans les cercles privés et dîners mondains confidentiels, bien qu’ils trouvaient à l’occasion des échos dans le débat public : en témoignent les fréquentes sorties, en général de la part d’élus de droite, sur les « assistés », individus ayant fait le choix du non-travail et vivant prétendument « volontairement » aux crochets de la société. Mais l’arrivée au pouvoir d’un président tenant des discours aussi violents contre les classes moyennes et inférieures, tenues pour coupables de ne pas être socialement assez élevées dans la société par une absence d’efforts volontaires, pose un autre problème.

Le Président de la Vème République, chargé du concept quasi-monarchique de « représenter » la France à lui tout seul, montre l’exemple, donne le ton de ce qu’il doit être acceptable d’évoquer en débat public ou non. En banalisant ce genre de discours, en lui donnant un sceau certifié de normalité, il libère un flot de haine et d’injures là où l’ancien paysage politique encore prudent sur la question sociale relayait peu les saillies diffamantes des élites libérales. Ainsi, avec une brutalisation du discours, appelant à une brutalisation des actes en réaction, il ne sera pas difficile de voir, contre ces fainéants fantasmés, des « sanctions » pleuvoir au cours du prochain mandat, en réaction à leur refus de se conformer à l’image que l’idéologie voudrait d’eux : des facteurs malléables et substituables les uns aux autres à merci.

Les travailleurs en grève de GM&S, à qui s’adressaient le président, se sont ainsi vu intimer de « chercher du travail au lieu de foutre le bordel» lors de la visite de leur usine. En plus de gratifier ceux-ci d’une vision très personnelle du principe de la grève, le président invoque à nouveau une suspicion de manque de motivation des travailleurs pour améliorer leur sort, toutes les opportunités étant prétendument à portée de main. C’est oublier que contrairement à l’idéologie à laquelle Jupiter adhère, les travailleurs sont des êtres humains avec des attachements, et non des facteurs abstraits mobilisables et flexibles à tout moment : ceux-ci ont des amis, familles, des logements, des connaissances, des engagements personnelles sur le territoire où ils sont implantés, et ne peuvent d’un jour à l’autre tout abandonner pour partir chercher l’emploi là où il est, sans parler du coût de la réimplantation.

En niant les réalités sociales d’aujourd’hui, en justifiant les transferts de richesse des classes moyennes et défavorisées vers les grandes fortunes sous prétexte d’un « mérite social », le darwinisme social profite avec Jupiter 1er d’une inattendue résurrection, redonnant à l’idéologie libérale le surnom que ce racisme sociale déshumanisant lui avait valu il y a deux siècles, celui de « science lugubre ».

Simon Lecap pour la France Insoumise Sciences Po Bordeaux

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