15 Juillet 2016 : la nuit du « putsch » avorté en Turquie vue de l’intérieur

C’était il y a plus d’un an : pendant la nuit du 15 au 16 Juillet 2016, une faction de l’armée turque tente de prendre le pouvoir par la force. Alors, la Turquie s’embrase :  un mouvement populaire de vaste ampleur s’organise dans les grandes villes du pays pour défendre la démocratie. Cette nuit là, où le putsch fut avorté, le pays a basculé. Vin Rouge et Encre Noire vous propose de (re)vivre l’évènement de l’intérieur grâce au témoignage de Ridvan, étudiant franco-turc en première année à Sciences Po Bordeaux.

Le témoignage suivant n’a pas de prétention. Il est uniquement le fruit d’appréciations et de constats personnels et n’engage que son auteur.  Je vous propose cette (longue) lecture et un recul par rapport à cela. 

Mes vacances d’été 2016 au sein de ma famille maternelle à Istanbul me marqueront à vie.

Les mauvaises nouvelles commencent déjà dès mon arrivée le 14 juillet 2016 au soir à l’aéroport Sabiha Gökçen d’Istanbul. Dès l’activation des données Internet, je reçois une dizaine d’alertes m’indiquant qu’un attentat terroriste d’ampleur est en cours à Nice. Ce qui m’attend le lendemain ne va pas me réconforter.

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Quand notre sortie vire au cauchemar…

Nous sommes le 15 juillet 2016. Je me réveille de bonne heure pour redécouvrir Istanbul que je n’avais pas vue depuis des années. Après une belle journée dans mon quartier, ma cousine, Serap, et son fiancé, Gürkan, décident de m’emmener boire un çay (thé turc) à Çengelköy. Situé sur la rive asiatique, au bord du Bosphore, ce quartier accueille des boutiques de souvenirs, une incroyable mosquée, des restaurants, des bars festifs et… un lycée militaire très réputé. De la terrasse, j’aperçois le Pont du Bosphore (qui sera plus tard renommé « Pont des Martyrs du 15 Juillet 2016 »). Bizarrement, je ne vois que deux ou trois voitures circuler alors que ce pont est habituellement fréquenté à un rythme tel qu’il y a des bouchons de plus de deux heures. Mais je ne me pose pas plus de questions.

Il est près de 21h30 lorsque Serap décide de longer la rue principale pour me montrer le lycée militaire. Mais une femme fait demi-tour et nous prévient que les policiers ont coupé la route, « probablement à cause d’une bombe ». Sur le coup, je ne sais pas quelle réaction adopter. Serap et Gürkan décident finalement de rentrer à la maison pour ma sécurité. C’est là que l’incompréhension et l’effroi débutent.

Capture d’écran 2017-10-23 à 12.33.06Ce que nous ne savions pas encore, c’est que policiers et militaires se tiraient dessus, qu’il n’y avait aucune bombe, mais plutôt une tentative de renversement d’un gouvernement. Une fois sur le parking, un mouvement de foule se forme et chacun remonte dans sa voiture pour rentrer à la maison. Je décide de réactiver mes données Internet et recherche « Istanbul son dakika » (Istanbul dernière minute).  À ce moment-là, je m’aperçois que ce mouvement de foule n’est pas présent seulement à Çengelköy, mais partout dans Istanbul et à Ankara. La BBC et CNN Türkiye parlent encore de risque d’attentats simultanés et de sécurisation des rues. Je pense tout de suite au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) ou à Daesh, deux groupes classés terroristes par Bruxelles et Ankara, actifs en Turquie. Sur la route pour retourner à la maison, nous remarquons très vite que ce ne sont pas de simples opérations de sécurisation, mais de véritables « zones » contrôlées par la police et… par les militaires. Gürkan et Serap se taisent. J’observe les rues inondées de gyrophares de police et de tanks militaires. Je deviens de plus en plus nerveux. Gürkan m’explique que la constitution turque interdit normalement aux soldats d’intervenir dans de telles conditions dans les rues et que seules la police et la gendarmerie sont habilitées à occuper les allées ainsi. Entre temps, je reçois une notification Facebook d’un groupe franco-turc. Un membre de ce groupe partage en direct un communiqué du Premier ministre dénonçant « une tentative de prise de pouvoir qui ne restera pas impunie ». Je fonds littéralement en larmes. Mon pays et ses institutions commencent à tomber. Les militaires et les policiers s’affrontent. Il y a des mouvements de panique partout dans les rues : j’ai peur d’assister à un embryon de guerre civile.

Sur CNN, Erdoğan appelle le peuple turc à se mobiliser 

Nous voilà rentrés. Nous montons au troisième étage du bâtiment dans lequel nous habitons. Par chance, Serap n’était pas de service à l’aéroport Sabiha Gökçen ce soir-là. Nous allumons donc tous ensemble la télévision et assistons à des scènes absolument invraisemblables. Des images des deux aéroports internationaux d’Istanbul (Atatürk, rive européenne et Sabiha Gökçen, rive asiatique) et du Pont du Bosphore sont diffusées en continu : il y a des tanks qui coupent les entrées et les sorties. Je commence donc à réaliser pourquoi il y avait si peu de voitures sur le Pont. Istanbul commençait à devenir une prison à ciel ouvert. Nous changeons de chaîne. Certaines ne fonctionnent plus. D’autres émettent encore. Nous décidons de passer la chaîne d’état TRT. La présentatrice et les personnes présentes sur le plateau racontent ce qu’il se passe en prenant parti pour le gouvernement en place. Toutefois, quelques minutes plus tard, la présentatrice, complètement terrifiée, se met à lire un communiqué de l’armée. Elle nous parle d’État de droit, d’autocratie, de laïcité et de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République. Après un communiqué impeccablement écrit (disons-le), TRT cesse d’émettre. Nous zappons une nouvelle fois et tombons sur une des dernières chaînes émettant normalement, CNN Türk. Scène stupéfiante. La présentatrice parle en direct via l’application « Face Time » au président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdoğan (RTE). Sur Twitter, pourtant, plusieurs informations circulaient sur sa prétendue mort, puis sur ses demandes infructueuses d’asile en Allemagne et au Qatar.

La présentatrice, qui tente de garder son calme, pose plusieurs questions au président. Ce dernier lui répond calmement et intime le peuple turc à occuper les rues et les places publiques face à cette faction de l’armée. Plusieurs points commencent à s’éclaircir : les policiers sont, dans leur majorité, fidèles au gouvernement en place et une faction armée est en train de prendre le pouvoir. Serap zappe une nouvelle fois de chaîne et des images du Pont du Bosphore occupé par l’armée sont diffusées. Un jeune soldat est interrogé en direct par un journaliste ! Je me rends compte que les choses ne sont pas aussi simples que l’on a pu le penser. Le journaliste lui demande en direct si le soldat a l’intention de participer au « darbe » (coup d’État en turc). Le jeune soldat lui répond, complètement sonné, « mais que veut dire coup d’État ? Nous sommes en plein exercice, monsieur ! ».

Le journaliste ne s’attendait pas à une telle réponse. Personne dans la pièce ne comprend ce qu’il se passe. « Comment un soldat participant à un coup d’État se permet-il d’ironiser sur la situation ? » s’interroge Gürkan. Serap et moi-même sommes convaincus de l’honnêteté de ce soldat qui, de toute évidence, a été manipulé par ses supérieurs. En effet, la soumission aux ordres est sacrée dans toutes les armées et la Turquie ne déroge pas à la règle. L’armée de conscription turque accorde une importance primordiale à « l’éducation » des jeunes Turcs venus de tous les coins de la Turquie, d’Est en Ouest. Sur Twitter, plusieurs vidéos circulent, montrant le « peuple » en train « d’empêcher » le coup d’état. Concrètement, ce sont des vidéos où des religieux commencent à frapper de jeunes soldats dont le seul tort est d’avoir obéi à une hiérarchie, comme c’est la règle. Tout à coup, nous recevons tous un SMS d’un dénommé… Recep Tayyip Erdogan himself nous invitant à occuper les rues. Nous hésitons à sortir. Je fais savoir à ma famille que ce sera sans moi. Je tremble à l’idée de voir des jeunes soldats se faire massacrer dans la rue, mais aussi, c’est vrai, à l’idée de voir des civils se faire massacrer par des soldats obéissant à des ordres meurtriers…

Malgré des réticences une mobilisation massive pour protéger le régime 

Capture d’écran 2017-10-23 à 12.31.07En tant que citoyen turc, je me trouve face à un dilemme. Qui dois-je soutenir ? Un gouvernement, certes élu, mais que je ne soutiens pas particulièrement du fait de ses mesures qui bafouent certaines règles fondamentales de l’État de Droit ? Ou bien l’armée, traditionnellement gardienne des valeurs kémalistes (laïques) et dernier rempart contre les ténèbres islamistes ? Comme c’est le cas de la majorité des Turcs, je pense que M. Erdogan ne doit pas « tomber » par la force, car cela mènerait à une guerre civile immédiate. Je fais donc abstraction de mes divergences idéologiques et apporte mon « soutien » à la présidence de la République. Pourtant, à ce moment précis de la soirée, je pensais encore que les Kémalistes (donc, les laïques) étaient derrière le coup d’État. J’avais tort : plus tard dans la soirée, le CHP, le parti kémaliste et à l’instar des autres partis (y compris les « pro-Kurdes »), condamne officiellement le Coup d’État. L’Assemblée Nationale à Ankara a même été bombardée à la suite de ces communiqués successifs.

Un lent retour à la normale pendant le jours qui suivent 

Mais qui est responsable de cette tentative de coup d’État ? Après la condamnation officielle des kémalismes, il est trop tôt pour le savoir. La nuit d’horreur continue pour nous. Le ciel d’Istanbul est toujours occupé par les F-16 qui s’amusent à franchir plusieurs fois le mur du son afin d’apeurer la population. Impossible de dormir.

Plus tard, nous apprendrons que c’est la secte de Fetullah Gülen, un imam très influent (et ancien ami à RTE), réfugié aux Etats-Unis, qui serait derrière ce coup d’État. Pourtant, le communiqué de l’armée nous faisait penser aux laïcs: il y a donc eu une volonté de casser l’image de l’armée, garante de la laïcité et de l’héritage kémaliste, en la faisant passer pour une armée tuant son propre peuple. Il faut noter que réseau guléniste est un réseau élitiste, présent dans les plus hautes sphères de l’État et… militaires. L’AKP (parti islamo-conservateur d’Erdoğan) et les gulénistes s’étaient alliés contre les kémalistes en intentant une série de procès montés de toute pièce contre ces « ennemis de l’islam » (sic). L’idylle entre RTE et Gülen prend fin en 2013. En effet, un scandale de corruption éclate, allant jusqu’à toucher les proches de RTE avec, notamment, des écoutes qui sont diffusées en masse sur les réseaux sociaux. Le point d’orgue a donc lieu cette nuit du 15 juillet 2016 où des gradés gulénistes (placés par l’AKP lui-même) décident de se retourner contre le président turc de façon définitive.

Les jours qui ont suivi le coup d’État étaient toujours turbulents, mais le comportement du peuple turc forçait l’admiration. Malgré tout, les personnes continuaient à travailler et sortir pour faire fonctionner leur pays, malgré les risques encourus. Ce pragmatisme a sûrement participé à maintenir la Turquie dans une stabilité imparfaite plutôt qu’à un chaos total. En revanche, les purges effectuées par le pouvoir demeurent désolantes. Même s’il est vrai que le nombre de personnes impliquées dans la secte islamiste Gülen est impressionnant, le président turc en profite tout de même pour museler une partie de la presse et de l’opposition, y compris kémaliste. Par ailleurs, certains députés du HDP, parti dit « pro-kurde » ont été arrêtés, car ils sont soupçonnés d’appartenir et de soutenir le PKK. En choisissant de museler ces voix du HDP, représentantes d’une partie des Turcs d’origine kurde, M. Erdogan redonne au PKK une crédibilité inespérée puisque l’organisation terroriste redevient de facto le seul interlocuteur avec les autorités. La question est : à qui profite le crime ? Aux civils ? Ou bien, à celui qui souhaite faire adopter une réforme constitutionnelle le plus rapidement possible afin d’instaurer un régime présidentiel, méprisant ainsi les racines de la République turque traditionnellement parlementaire.

Epilogue : les purges sont lancées 

Quelques mois après cet article, le situation a grandement évolué. Le référendum dont il était question s’est conclu par une très maigre victoire du « oui » à 51%. Le « non », malgré une défaite, reste un signe d’encouragement pour nombre d’entre nous. En effet, la légitimité du Président actuel est remise en question : est-il toujours le Président de tous les Turcs ?  En outre, Kemal Kılıçdaroğlu, chef de l’opposition du CHP, a initié une « marche de la justice » : c’est une démarche pacifique et visant à dénoncer la condamnation arbitraire d’un de ses députés. 

La situation des médias reste par ailleurs toujours plus alarmante. Tous les médias y passent. Du quotidien de gauche Cumhuriyet au quotidien nationaliste et laïc Sözcü, tous sont victimes de répressions et de chefs d’accusations ahurissants : ils sont soupçonnés d’être favorables à l’imam Gülen. Le pouvoir ne se soucie même plus de chercher des motifs de poursuites cohérents. En effet, Cumhuriyet et Sözcu sont les références journalistiques ayant dénoncé la secte güleniste et l’idylle avec le pouvoir d’Erdogan.

Bien avant la tentative de coup.

Ridvan F.

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